lundi 13 avril 2009

IV) Théories opposées à la Systémique (IV-1 Platon et IV-2 Descartes)

IV-1) Platon

Platon a développé la théorie de l’Idée indépendante de la réalité accessible à nos sens. Pour Platon il existe un Monde des Idées, déconnecté du Monde d’ici-bas. Le Monde des Idées est immuable, incorruptible, inaccessible. Comment alors pouvons-nous atteindre malgré tout ce monde ? Par réminiscence, l’âme humaine avant de « tomber » dans un corps s’est trouvée dans ce Monde des Idées et a connu celles-ci. Nous nous souvenons de ces Idées en rencontrant ici-bas les êtres ou les objets corruptibles individuels. A notre mort, notre âme retourne dans ce Monde des Idées immuables et incorruptibles.
Aristote, comme indiqué plus haut a repris Platon mais pour s'y opposer, en expliquant que les Idées ne sont pas séparables de la Matière et forment un tout indissociable avec celle-ci, permettant ainsi de mieux expliquer l’acte de connaissance.
Plusieurs points sont à souligner sur les Idées de Platon :

   a) Les Idées sont immuables et incorruptibles
Platon voulait lutter contre les Écoles précédentes –notamment les Épicuriens ou encore l’atomisme de Démocrite- en essayant de définir une base stable absolument nécessaire à tout développement d’une pensée rationnelle : les Idées incorruptibles. Comme sur terre rien n’est, à l’évidence, permanent, il a eu besoin de les mettre dans un monde séparé, le ciel semblant à l’époque le meilleur candidat. Sans cette base stable, point de départ et de référence absolue, il lui semblait impossible de ne rien construire, aucun raisonnement ne pouvant s’épanouir. Pour pouvoir abstraire du réel observé des lois générales, ces lois devaient préexister ailleurs quelque part, l’homme ne faisant que retrouver ces lois, et ne les inventant pas. On remarquera ici en passant la racine du positivisme où il s’agit de découvrir les lois de la nature, du réel donné, et la racine du dualisme cartésien.

   b) Le temps est nié
Cette philosophie a pour effet de nier le temps dans toute abstraction, par définition immuable. C’est l’une des premières manifestations de ce besoin des philosophes puis des scientifiques -notamment modernes- de nier tout effet du temps vu comme une simple dimension supplémentaire, que l’on peut parcourir librement dans les deux sens, en avant ou en arrière comme l’une des trois dimensions spatiales. C’est l’un des plus graves défauts de cette philosophie, il faut bien reconnaître que cette négation du temps a lourdement influencée les générations ultérieures de philosophes. Aristote a cherché à réintroduire le temps par sa nouvelle définition des êtres, mélanges intimes de matière et de forme et donc corruptibles contrairement aux formes pures de Platon. De même l’un des plus grands reproches que l’on ait faits au Structuralisme est bien l’absence du temps, les structures étant au moins implicitement présentées comme immuables précisément comme les Idées de Platon. A l’opposé les approches évolutionnistes actuelles ont bien du mal à retrouver une définition précise du concept d’espèce dont les frontières entre elles finissent par paraître de plus en plus floues. Mais n’est-on pas ici en face du phénomène classique d’une frontière qui, dès lors qu’elle est observée de trop près, semble disparaître ? Sur ce point les fractals apportent de très grands progrès dans la nouvelle approche qu’ils permettent de ce problème. Enfin, il faut rappeler la somme toute récente réintroduction de la flèche du temps par la Physique Moderne, qui jusque (et bien après encore) l’arrivée de la Thermodynamique et du principe de l'entropie , considérait la flèche du temps comme parfaitement symétrique dans les deux sens. Il faut ici se souvenir des véritables batailles conceptuelles qui ont été livrées pour faire admettre une flèche du temps asymétrique.

   c) L’Être-Système est éclaté en deux composantes dissociées
Platon s’est focalisé sur l’être humain pour imager sa philosophie des Idées. L’Âme et le Corps font deux, accidentellement réunis pour l’espace d’une vie, la Matière d’un côté, les Idées de l’autre évoluent dans deux mondes complètement différents. On retrouvera cette idée jusqu’à nos jours, dans l’éternelle opposition matière –et matérialistes- contre idées –et idéalisme-. Ces deux positions seront en permanente apparente opposition, alors qu’elles forment les deux faces de la même philosophie, la philosophie non-systémique. Ceci est l’un des thèmes principaux où se rejoignent Aristote et la Systémique. C’est le thème qu’Aristote a le plus développé contre Platon, en l’attaquant d’ailleurs ouvertement sur ce point. Thomas d’Aquin a cherché à expliciter l’impact de ce point chez Aristote, tout en cherchant à faire admettre Aristote par son époque et en particulier par l’église catholique. La foi chrétienne impose en effet que l’Âme (ici la Forme) doit pouvoir se séparer à nouveau de la matière à la mort d’un homme. Cette séparation doit intervenir d’ailleurs pour les seuls êtres humains, et non les animaux, ce qui n’était pas en l’occurrence la plus petite difficulté à surmonter pour Thomas d'Aquin. Il n’a pas à proprement parlé réussi à surmonter celle-ci puisqu’il fait appel à un miracle systématique à la mort de chaque individu pour expliquer cette séparation insoutenable pour un tenant d’Aristote. Thomas d'Aquin n’hésite pas d’ailleurs à qualifier la mort de « scandale ontologique ». Il est à noter qu’Aristote ne semble pas avoir eu recours à cet artifice et ne semble pas préoccupé par cette question au demeurant purement religieuse.

IV-2) Descartes (1596-1650) et le Réductionnisme

Descartes est l’un des plus brillants représentant de cette philosophie « idéaliste-matérialiste ». Lui aussi a éprouvé ce besoin de trouver une base stable à toute raison, besoin irrépressible de pouvoir s'appuyer sur une point fixe. Il a défini une Méthode générale ayant l’ambition de permettre de s’attaquer à tout type de problème ou étude sur le monde. Sa Méthode cartésienne repose sur 3 étapes présentant des différences notables par rapport à la Systémique comme vu au chapitre II et sur la boucle Systémique de la démarche scientifique avec K.Popper l’épistémologue en (III-2-8) : 

   - découpe d’un « morceau » de la machine, être vivant, ou organisation à étudier ou bien encore il s’agit d’« isoler un paramètre toutes choses égales par ailleurs ». 
   - étude de ce « morceau » ou bien on fait « tourner » le modèle créé basé sur cet unique paramètre pour voir comment ce modèle réagit. 
   - déductions de conclusions générales sur l’objet d’étude complet d’origine, machine, être, ou organisation.
 
Pour Descartes, cette Méthode est LA méthode à même de s’attaquer à tous les domaines scientifiques, elle est également appelée à juste titre « réductionnisme ». Revu par la Systémique cette méthode comporte 9 erreurs possibles au gré des 3 étapes décrites ci-dessus, et malheureusement ces 9 erreurs sont souvent commises par les chercheurs face à la muraille de la complexité à laquelle ils sont confrontés dans leurs études, et sous la pression du temps. Si toutes ces erreurs sont comprises et évitées on se retrouve – par un chemin détourné – en train de redécouvrir la Systémique. 
 
IV-2-1) Les 9 erreurs classiques de la démarche cartésienne réductionniste :
 
Constat justifié : Un système réel existant, (machine, être vivant, entreprise, économie d’une région, société,…) est trop complexe pour être étudié dans son ensemble. Le chercheur est donc bloqué face à la muraille de la complexité : impossible d’avancer sinon à faire quelques remarques générales voire des lieux communs non vérifiables et donc sans valeur scientifique. 
 
1° étape : On va donc découper un « morceau » du système ou bien « isoler un paramètre » car ce morceau ou ce paramètre isolé est vu – en fait décidé/décrété – comme plus simple que le système complet.
 ● 1° erreur : ce découpage est décrété plus que pensé. Il est choisi pour des raisons de facilité d’étude (ou de calculs) et non de pertinence. Un paramètre est isolé, un « morceau » choisi parce qu’il se trouve qu’il est plus accessible, mieux étudié précédemment, plus manipulable, ou encore plus « simple » (voir erreur n°3). 
 ● 2° erreur : on retrouve l’erreur du critère d’évidence de Descartes : « « à ne jamais reconnaître une chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment pour telle ». La seule justification récurrente du choix d’un paramètre afin de l’isoler est finalement : « c’est évident ». Or comme on l’a vu ce critère est le plus faible qui soit, car dépendant de la culture ou des à priori du chercheur, et pouvant se révéler complètement faux le cas échéant. Ainsi « la terre est plate » était évident, mais faux. 
 ● 3° erreur : Les effets de bords dus à ce découpage ne sont pas pris en compte. Cela est difficile, vu l’énorme jeux d’inter-relations enchevêtrées qui relient ce « morceau » ou paramètre au reste du système, et que - par définition - on ne connaît pas, alors que l’on vient de les briser ! 
Le chercheur isole donc un paramètre selon la méthode réductionniste du « toutes choses égales par ailleurs ». Mais alors comment expliquer des variations observées de ce paramètre dans le système réel sans l’influence des autres paramètres (des autres sous-systèmes) dès lors que l’on a décidé de les ignorer ? Le modèle théorique à un seul paramètre risque fort de devenir incompréhensible, avec des comportements étranges, précisément parce que dans la réalité, ce sont plusieurs sous-systèmes qui agissent de concert et s’auto-régulent les uns les autres. Ainsi au début des réseaux de courants électriques alternatifs, les ingénieurs étaient confrontés à des instabilités de la tension (voltage), de l’intensité (ampérage) et de la fréquence du courant. En bons cartésiens ils se sont focalisé sur la solution qui paraissait la plus simple, en prenant un seul paramètre, le voltage qui présentait les variations les plus fortes (critère d’évidence). Mais en contrôlant le voltage correctement, l’ampérage et la fréquence devenaient encore plus instables d’une manière qui semblait incompréhensible. Puis on voulant contrôler l’ampérage seul, ce sont les deux autres paramètres qui échappaient à tout stabilisation. En croyant simplifier le problème, ils n’ont donc fait que le compliquer encore plus. Cette situation à duré jusqu’au jour où ils ont compris qu’il fallait agir sur les trois paramètres simultanément, et non sur un seul à la fois, chose certes en apparence plus complexe, contraire à l’évidence, contre-intuitive, mais seule issue au problème. 
4° erreur : le chercheur cartésien a donc décidé qu’un « morceau » du système réel complet est plus simple que celui-ci. Mais sur quelle base s’appuie-il pour l’affirmer ? Ce n’est qu’un préjugé, un croyance qui n’est fondée sur rien. Par exemple, un chien est un système, un être vivant hypercomplexe, comme tout être vivant d’une part, mais également parce qu’il est un être intelligent et social, s’insérant donc dans une meute hautement organisée et hiérarchisée, ajoutant un niveau d’organisation supplémentaire au « système chien ». La plupart des gens, lorsqu’on leur parle de chiens diront cependant qu’il voient, comprennent de quoi on parle. Mais si l’on prend un « morceau » de ce système afin de le simplifier, disons par exemple son système immunitaire, et que l’on demande s’ils connaissent ce sous-système, ce morceau du chien, ils vous diront – à juste titre - qu’ils n’étant pas spécialiste de ce domaine, ils ne le connaissent absolument pas. Pourquoi cette réponse ? Parce ce que ce « morceau » du chien, en fait un sous-système du chien, est tout aussi hypercomplexe que le chien du départ ! Le pire ici, est que un découpage supplémentaire de ce sous-système – qui permettrait sans doute aux yeux du cartésien de résoudre le problème – s’avère tout aussi ardu ! Car comment s’y prendre pour découper ce système immunitaire, sinon à retomber dans l’arbitraire des erreurs du 1° découpage ? Comme le dit Montaigne pour commenter ce genre de cercle vicieux : «  nous voilà au rouet ». Un autre exemple que l’on doit bien évidemment citer, qui pourtant porte sur les « morceaux » le plus petits possibles du monde réel : les particules dites « élémentaires » (bien mal nommées...), les quantas. Car en effet si Descartes a raison, alors la Théorie des Quantas devrait être « ultra simple » sous prétexte qu’elle traite d’un découpage ultra fin du réel… bien entendu ce n’est absolument pas le cas. 
 
2° étape : Le chercheur va étudier son « morceau » de système initial, va faire « tourner » son modèle réputé plus simple basé sur un paramètre isolé du reste du système. Il va tirer certaines conclusions de ses observations et des simulations tirées de ce modèle.
5° erreur : Comme exposé en (II-3-2) l’étude de ce « morceau » ou modèle à paramètre unique ne prendra en considération que des causalités cartésiennes : A B, au mieux A → B → C. Ainsi le chercheur fera varier le paramètre unique conservé pour voir ce qui arrive dans la logique « que se passe-il si ? » et « toutes choses égales par ailleurs ». Il notera les résultats et considérera alors avoir fait son travail d’étude. Les relations ou causalités en boucles de rétroactions avec ou sans retard temporel (ou temps de réactions), les réservoir intermédiaires d’informations, énergies ou matières, ou les inter-relations enchevêtrées sont volontairement laissées de côtés car trop compliquées pour un modèle que l’on veut simplifier.
6° erreur : Encore faut-il que le modèle ne soit pas bogué, que les observations ou simulations ne soient pas erronées, c’est le danger alors du « GIGO » explicité par J.L Le Moigne : « Garbage In, Garbage Out ». Cela signifie d’une manière imagée que le modèle théorique ne fait que donner en « sorties » les « entrées »  créées et saisies par le chercheur via un modèle inventé par celui-ci. Toutes les erreurs, présupposés, implicites culturels, ou encore buts plus ou moins inavoués ou conscients du chercheur se retrouveront dans les « sorties ». Cela explique ainsi que des spécialistes d’un domaine puissent être en désaccords entre eux, se battant les uns contre les autres à grands coup de modèles, observations et simulations numériques contradictoires, notamment particulièrement dans des domaines faisant l’objet de statistiques et de simulations : économie, médecine, sociologie… Où chaque chercheur obtiendra souvent comme résultats ceux qu’ils avaient en tête dès le départ plus ou moins consciemment, ne démontrant donc par leurs modèles et leurs simulations que ce qu’ils voulaient démontrer dès le départ. 
 
3° étape :
De l’étude de « morceaux » (voire un seul « morceau » !), ou d’un modèle théorique réduits à un paramètre isolé, le chercheur va maintenant tirer - sans prudence ni modestie - à l’inverse de ce que préconisait G.B. Vico, des conclusions générales portant sur l’ensemble du système réel, voire au-delà encore. 
Or rien ne l’autorise à tirer de telles conclusions générales. A partir d’une telle « simplification » décrétée il est impossible de tirer des conclusion au-delà du modèle théorique ainsi créé de toutes pièces et qui ne reflète pas,  finalement, la réalité. Et cela pour deux raisons qui constituent les deux dernières erreurs : 
7° erreur : en réalité ce découpage, ce « morceau » ou isolation d’un paramètre revient juste à créer un modèle théorique à part qui ne reflète que lui-même. Mais cela sans s’en rendre compte explicitement, et en prendre conscience. Il ne s’agit que d’un modèle, un modèle qui ne représente que lui-même et non la réalité. Toute conclusions tirées de ce modèle ne sera donc au mieux valable qu’au sein de ce modèle théorique, par exemple lors d’une simulation numérique. En effet, ce « morceau » ayant été extrait du système réel initial sur des critères de facilité, ce modèle théorique basé sur un seul paramètre isolé n’ont aucune raison de refléter en quoi que ce soit le système réel complet. Toujours sur notre exemple, en effet comment tirer des conclusions générales sur le chien à partir de son système immunitaire ? Comment contrôler le courant alternatif à partir du seul voltage ? Etc... 
● 8° erreur : même en admettant que l’on étudie massivement et en y passant un temps énorme, TOUS les sous-systèmes du chien, comment tirer des conclusions sur le chien à partir de ses « morceaux », ces parties amassés ? Et comment être certain de ne pas être passé à côté de certains sous-systèmes, de « morceaux » non détecté précisément parce que détruits lors des découpages en « morceaux » du chien (exhaustivité) ? Comment être certain d’avoir identifié toutes les inter-relations, boucles de rétroactions avec ou sans retard temporel, réservoir intermédiaires de flux divers (complétude des inter/rétro-relations/actions) ? Comment à partir de ces « morceaux » détecter, comprendre la nature même d’un chien, comme par exemple l’attachement d’un chien à son maître ou ses relations hiérarchiques au sein de sa meute ? C’est toute la double problématique de l’ émergence systémique que l’on retrouve là. Ce qui fait un chien ne se trouve pas dans les « morceaux » découpés d’un chien : « Le Tout est supérieur à / différent de la somme des Parties ». C’est aussi la problématique de l’intégration des systèmes lorsqu’il s’agit de concevoir des machines complexes (centrales nucléaires, fusées, avions, voitures, aéroports…) qui nécessitent l’intégration d’un grand nombre de sous-systèmes, conçus et construits par des entreprises différentes. Les tests d’intégrations pouvant alors révéler – faire émerger – beaucoup de problèmes inattendus, interactions non prévues, et autres effets pervers ou effets de bords. 
On a donc deux phénomènes d’effets de bord et effets pervers possibles dans la démarches cartésienne : la 1° lors du découpage (erreur n°3) puis lors des tests d’intégrations de différents sous-systèmes conçus séparément (erreur n°7)
9° erreur : A aucune étape le réductionnisme cartésien n’envisage d’opérer des rebouclages de la Méthode. Contrairement à ce que ferait la Systémique, il n’y a donc pas de remise en cause des études, des simulations, et encore moins des fondements et de la pertinence de l’approche. Les choix du paramètre isolé choisi, des « inputs » du modèle, ou des internes de celui-ci : équations, programmation etc.. du modèle sont-ils objectifs ? Ne reflètent-ils pas des présupposés, croyance ou idéologie des chercheurs ? Cela est normal car comme déjà dit le doute cartésien ne dure qu’un court moment afin de laisser la place à l’évidence de la Vérité. Car même la concertation/ discussion entre sages comme le soulignait (et le recommandait) Aristote ne peut mener à la certitude de la Vérité absolue… Notamment lorsqu’ils partagent les mêmes présupposés et idiosyncrasies, en bref le même paradigme comme l’explique T. Kuhn, et c’est pourquoi il est si important de questionner sans relâche la pertinence des étude et modèle réalisés comme le fait la Systémique. 
 
C’est pourquoi l’approche réductionniste par découpage, isolation de paramètre, peut être utilisée mais à condition de faire preuve de prudence (Aristote, Vico) et modestie (Vico) dans son utilisation, en restant conscient de tous les risques encourus et des limites graves et incontournables de l’approche. On peut utiliser le réductionnisme à la double condition d’être ni cartésien ni d’en faire la seule et unique méthode : elle peut être utilisé comme un outils imparfait, voire dangereux, et seulement dans une toute première étape prudente et modeste. Sans jamais oublier que le « Tout est différent de la somme de ses parties » déjà compris par Aristote il y a 2400 ans… Et qu’il n’y a pas de solutions simples aux problèmes du monde réel. 
Comment en est-on arrivé là ? Via une série de concepts et raisonnement développés par Descartes puis les Positivistes : 
 
IV-2-2) Les concepts d'évidence ainsi que de mouvement et de l'étendue

Son "Je pense donc je suis" est donc la tentative d’établir cette base stable, reposant sur « l’évidence de la chose connue », concept qui est probablement analysé aujourd’hui comme l’un des moins évident qu’il soit possible de trouver. Descartes cite quatre préceptes généraux dont le premier est : « Le premier étant de ne recevoir jamais une chose comme vraie que je ne la connaisse évidemment être telle, c'est à dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne rien comprendre de plus de mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de la mettre en doute. » ; plus loin il ajoute : « la physique se nourrit de la métaphysique en s’appuyant sur l’évidence et la déduction de l’étendue et du mouvement, raison métaphysique qui s’appuie sur le divin » [DESCARTES, René, 1992]. Deux erreurs simultanées qui ont fondé sa philosophie : l’évidence tirée de la métaphysique, qui relève de la foi la plus pure, et la déduction tirée du mouvement et de l’étendue. Alors que l’on sait avec quelles difficulté nous nous sommes extraits de la croyance Antique que la vitesse -et non l’accélération- était proportionnelle à la force pour le mouvement. De même nous avons vécu avec Einstein et simultanément la Théorie Quantique un bouleversement complet du concept d’étendue. Descartes s’est donc servi de l’idée d’intuition pour lancer sa théorie de la table rase, en partant du principe qu’elle était un support extrêmement solide car relevant du sens commun, donné lui-même comme solide et preuve d’une philosophie solide. Naturellement, le sens commun n’est en rien un support solide, car que se passe-t-il si j’affirme que mon sens commun personnel me dicte le contraire de Descartes ? C’est l’argument principal et récurrent de Descartes et aussi son point le plus faible. Enfin, quelle est la valeur de l’intuition et du sens commun d’un parisien à notre époque par rapport à celle d’une personne vivant dans la jungle amazonienne au X° siècle ? Est-elle meilleure ? Inférieure ? Supérieure ? En tous cas certainement pas identiques ! On arrive ainsi rapidement aux Polylogismes (voir V-18) où chaque sous-ensemble d’individus est supposé avoir une logique propre selon « l’intuition » de ceux qui ont décrétés ces sous-ensembles. On tombe donc dans le relativisme le plus radical, où toute intuition, « bon sens » ou Polylogique en vaut un autre, le mien étant naturellement meilleur que celui de mon voisin. On note en passant que Descartes qui met en avant son fameux « doute cartésien » ne le fait que pour mieux l'oublier l'instant d'après grâce à son concept d'évidence qui, lui, ne laisse plus la place à aucun doute ! Comme on le voit avec G.B.Vico, détracteur de Descartes seulement 50 ans après lui, le véritable doute scientifique doit être permanent, ne jamais se fier aux soit-disant « évidences » toutes marquées du sceau de sa culture et formation personnelle, en se rattachant à la prudence, la phronésis d'Aristote. Sur l'évidence chez Descartes, rien de mieux que de citer un peu longuement un membre de l'Union Rationaliste, organisation qui ne jure pourtant que par Descartes (et le positivisme ainsi que la pseudo-science qu'est le Marxisme) dans un papier de Albert Bayet paru dans un ouvrage fêtant les 80 ans de cette union [Le Rationalisme d'Hier à Demain, 2010] : « La faiblesse du rationalisme métaphysique est triple : il confond l'évident avec le familier; il le cherche et le trouve hors de l'expérience; il le tient pour un absolu soustrait à la loi du changement. Résultat, dans le temps même où il proclame la souveraineté de la raison, il la bride, lui ferme les portes du progrès indéfini. L'évidence, nous dit-on, est la marque de la vérité, et ce qui est évident, c'est ce que nous concevons si clairement et si distinctement que nous ne pouvons, de bonne foi, en douter. Rien de plus séduisant à première vue. Malheureusement, l'esprit humain est ainsi fait qu'il confond communément le "familier" avec le "connu", de sorte que, quand une notion est usuelle, coutumière, il a l'illusion qu'elle est claire et distincte. Voilà Descartes. Soucieux d'appliquer son premier précepte, il soumet provisoirement au doute toutes ses anciennes opinions; il fait "table rase"; ayant ainsi suspendu son jugement sur toutes choses, il s'applique à ne laisser rentrer en sa créance que ce qui est indubitable. Bravo ! Mais qu'est-ce qui, tout de suite, lui paraît. indubitable ? C'est le célèbre Cogito : "Je pense, donc je suis". Cela est, à ses yeux, invincible. Pas la moindre fissure par où puisse se glisser fût-ce l'ombre d'un doute : quand même on supposerait qu'on ne sait quel trompeur très puissant emploie toute son industrie à me tromper, "il n'y a point de doute que je suis s'il me trompe". "Il n'y a point de doute...". On s'incline d'abord. La phrase frappe comme un poing, laisse le lecteur étourdi. Et du coup voilà posés, au nom de l'évidence, l'être et le moi... Mais enfin, à la réflexion, qui oserait soutenir que l'idée d'être et l'idée de moi sont "claires et distinctes" ? Ce sont, au contraire, des idées confuses, obscures et bien loin de les saisir "clairement et distinctement", nous avons beaucoup de mal à en attraper quelque chose. ».

IV-2-3) La grande misère du « je pense donc je suis », du cogito… et de son évidence

Toujours du même Albert Bayet à la suite dans le même papier : « D'autre part, on a vingt fois noté qu'il y a cercle vicieux à déduire je suis de je pense, puisque le "je" de "je pense" n'aurait aucun sens s'il ne désignait quelque chose qui est. De même que le prestidigitateur ne sort un objet de nos poches que parce qu'il l'y a préalablement glissé, Descartes ne fait sortir l'être et le moi du cogito que parce qu'il les y a préalablement introduits. Et pourtant ces objections, qui nous sautent à l'esprit, n'arrêtent pas l'auteur des Méditations et des Principes. Là où nous trouvons tant d'obscurité, de confusion, d'illogisme, il ne voit que du clair et distinct. Pourquoi ? Parce qu'il manie des choses "familières". On sait aujourd'hui, par les travaux de M. Gilson et de M. L. Blanchet, que le cogito, si souvent présenté comme une trouvaille de Descartes, vient de saint Augustin. Le sum, si me fallit des Méditations reproduit fidèlement le sum, si fallor de la Cité de Dieu; entre temps, note M. Gilson, la doctrine augustinienne du cogito se retrouve chez Scot Erigène, chez Heiric d'Auxerre, chez Pic de la Mirandole; au début du XVIIe siècle, on la voit reparaître "un peu partout" chez les apologistes en lutte contre les libertins. c'est parce qu'elle est "reçue", "admise", que€ Descartes la trouve évidente. Au reste, quelque chose lui est encore plus familier : c'est la langue latine et la langue française. Le mot latin "cogito", l'expression française "je pense", expriment ce que les grammairiens appellent la première personne. Dès l'instant qu'on les emploie, il va de soi qu'on retrouvera cette première personne. Mais elle ne sort pas du raisonnement dans lequel on les place, elle sort du langage lui-même, c'est-à-dire de la conscience collective dont ce langage est le reflet. c'est parce que le latin et le français sont également familiers à Descartes que l'idée portée par eux lui semble évidente. La même confusion entre le familier et l'évident se retrouve tout au long de la métaphysique cartésienne, suivons la chaîne : Je suis, l'âme est distincte du corps, Dieu est parfait, Dieu n'est pas corporel, l'homme a un libre arbitre, il y a en chaque substance un attribut qui constitue son essence, etc., etc. Que tout cela ne soit pas "évident", les faits le prouvent. On ne compte pas les philosophes qui, en toute bonne foi, ont rejeté l'idée de l'âme immatérielle ou du libre arbitre; on ne compte pas les peuples qui ont conçu les dieux comme corporels; on ne compte pas les penseurs qui ont déclaré n'avoir aucune raison de croire à un Être parfait. Quand Descartes nous affirme "qu'on peut démontrer qu'il y a un Dieu de cela seul que la nécessité d'être ou d'exister est comprise en la notion que nous avons de lui", nous sourions ; car nous savons bien que cette "notion", dont on nous déclare si assurément qu'elle est en notre esprit, n'y est pas. Mais, ici encore, demandons-nous quelles sont ces idées qui sont si évidentes pour Descartes, alors qu'elles le sont si peu pour nous. L'histoire répond : ce sont précisément celles que la culture scolastique et la culture gréco-latine ont rendues familières à Descartes. Certes, il y met sa marque, mais il les reprend au fonds commun qu'une longue tradition antérieure lui a légué. Ce sont des "évidences marque Occident chrétien" des "évidences 1637". 

IV-2-4) Les dessous de la « tabula rasa »

Toujours du même auteur dans le même papier : « Pour faire sa table "rase" Descartes l'a débarrassée de toutes les notions qui avaient cours autour de lui, qui lui étaient, en raison de sa formation, familières : mais, quand la table se garnit à nouveau, on voit apparaître, à côté de quelques nouveautés saisissantes comme le mathématisme universel, ces mêmes vieilles conceptions qu'on croyait balayées. Visiblement, Descartes les avait placées sous la table rase; il n'a eu qu'un geste à faire pour les retrouver; parce qu'il est habitué à elles, il les déclare claires et distinctes, et le vieil appareil scolastique s'étale, remis à neuf, sur la table de l'évidence. La bonne foi du philosophe est hors de question. C'est avec une pleine sincérité qu'il déclare que les deux propositions "Dieu existe", et "les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits", ont une même évidence. Bien loin d'admettre une différence de nature ou de valeur entre ses affirmations métaphysiques et ses affirmations scientifiques, il se plaît à répéter que celles-ci dépendent de celles-là, que , "si l'on ignore Dieu, on ne peut avoir de connaissance certaine d'aucune autre chose", toute la chaîne des vérités est suspendue à la connaissance de l’Être Parfait. Aujourd'hui que le positivisme est devenu, dans les milieux intellectuels, aussi répandu que le déisme, ces déclarations de Descartes font sourire. Nous savons que la croyance à la proposition : "Les angles d'un triangle sont égaux à deux droits" , est absolument indépendante de la croyance à Apollon, à Iahveh, au Dieu cartésien ou au Dieu de Pascal. Mais Descartes, formé par la tradition scolastique, dominé par elle, même lorsqu'il la combat, ne peut encore faire le départ qui nous est aujourd'hui si aisé. Plein de l'idée familière du Dieu de l’École, il la retrouve de bonne foi derrière chaque théorème et, parce qu'elle lui est familière, il l'estime chaque fois de plus en plus "claire et distincte". ».
Note : « l’évidence » de l’affirmation "les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits" de Descartes n’existe pas plus que celle de "Dieu existe", car valable exclusivement dans un référentiel euclidien d’une géométrie plane. Dans un référentiel non plat comme la surface d’une sphère ou d’une selle de cheval cette affirmation si évidente pour Descartes s’avère fausse, c’est ce qu’a découvert Bernhard Riemann avec la géométrie qui porte son nom...

IV-2-5) Le lien avec Platon, le dualisme

Descartes a néanmoins défini une méthode analytique toujours utile aujourd’hui... sous réserve d'être pleinement conscient de toutes ses limitations et de faire preuve de prudence vichienne dans son utilisation. Cette "Méthode Cartésienne" consiste à séparer en autant de petites parts un problème ou un objet d’étude scientifique, c’est la « séparation des variables ». Chaque petit morceau, ou variable, est alors analysé, compris, et il suffit d’avoir analysé chaque morceau pour comprendre l’objet initial. Cette méthode fonctionne lorsque, précisément, l’objet d’étude ne forme pas un système, ou un Être comme aurait pu le dire Aristote. Chaque composant devant alors être suffisamment peu lié aux autres pour que ce découpage à répétition ne porte pas à conséquence. Le problème majeur de la "Méthode Cartésienne" dite encore à juste titre "Réductionnisme" est justement d’avoir ignoré cette condition. Aveuglé par ses succès initiaux bien réels, elle a prétendu s’appliquer partout et sur tous les objets d’études, hors de toute prudence et sans prendre garde à leur complexité interne, considérant que ces objets étaient « simplement » compliqués et non complexes.
Cet aveuglement s’est retrouvé à plusieurs niveaux des sciences, et se trouve lié au problème de la simplification abusive -mais nécessaire à l’époque- du concept de temps, ignorant par la même l’un des facteurs de complexité majeure de monde réel : les systèmes dynamiques dissipatifs en équilibres homéostatiques dynamiques sous un flux d’énergie, loin de l’équilibre statique.
Descartes a par ailleurs, utilisé le concept d’Étendue -symétrique du Cogito- permettant de quantifier le réel et partant de le mathématiser. Ce concept est l’équivalent de celui de Matière chez Platon, et comme lui, est totalement séparé du Cogito comme le sont les Idées chez Platon.
Le lien entre Platon et Descartes devient clair à ce stade. Le Cogito est issu directement du "Monde des Idées" car il est pensé comme étant la chose qui reste lorsque l’on a retiré au sujet pensant tout ce qui le faisait homme. C’est donc la pensée pure, détachée d’un corps vu comme vil, voire avilissant. A ce titre Descartes est bien clairement un idéaliste, il appartient en fait avec son Cogito qui s’oppose à l’Étendue, à la même école de pensée dualiste "idéaliste/matérialiste" que Platon. Ce retranchement dans le cogito, c’est-à-dire le "je" viens de plus d’un usage inadéquat de ce mot dont l’utilité première est de s’adresser au autres pour se désigner soi-même, et non comme le pivot de toute une philosophie. Pour terminer sur le Cogito, qui peut garantir à la lumière de la psychologie moderne et des neurosciences en quoi il est une base connue, connaissable, et stable ? Car s’auto-désigner n’est-ce pas se prendre comme objet de connaissance, à la fois sujet et objet or l’être humain n’est-il pas l’un des objets les plus complexes qu’il soit ? On ne peut alors que savourer les propos de Nietzsche dans « Par delà le Bien et le Mal » : « quand je décompose le processus logique exprimé dans la phrase "je pense", j'obtiens une série d'affirmations hasardeuses dont le fondement est difficile, peut-être impossible à établir, par exemple, que c'est moi qui pense, qu'en général il doit y avoir quelque chose qui pense, que penser est une activité, une action d'un être, considéré comme cause, qu'il y a un "Moi", enfin, qu'il est déjà établi ce qu'il faut entendre par penser que je sais ce que c'est que de penser. Car si, à part moi, je n’étais pas déjà fixé à ce sujet, sur quoi devrais-je me régler pour savoir si ce qui arrive n’équivaudrait pas à "vouloir" ou à "sentir" ? En un mot, ce "je pense" présuppose que je compare mon état actuel à d'autres états que je connais en moi pour établir ce qu'il est : à cause de cette référence à un «savoir» venant d'autre part, il ne donne certes pas pour moi de certitude immédiate. Au lieu de la "certitude immédiate", à laquelle le peuple peut croire dans des cas donnés, le philosophe déduit une série de questions métaphysiques, véritables questions de conscience pour l'intellect, qui signifient : D'où est-ce que je tire la conception penser? Pourquoi est-ce que je crois à la cause et à l'action? Qu'est-ce qui me donne le droit de parler d'un Moi, ou même d'un Moi comme cause, enfin d'un Moi comme cause des pensées?» [NIETZSCHE, Friedrich, § 16, 1913].
Descartes lui-même a plus ou moins été conscient de ses incohérences venant de ses positions platoniciennes. C'est pourquoi il a dû avoir recours à la miraculeuse glande pinéale. Cette glande est chargée par Descartes d'établir le lien impossible entre l'âme, "Idées Séparées et Immuables" d'avec la "Matière Mélangée et en Mouvement", c'est-à-dire le corps humain. Pour Descartes en effet, la question de savoir comment un être humain pouvait parvenir à lever un bras parce qu'il le voulait était un mystère insoluble. Le fait est que l'âme étant une Idée Séparée, comment pouvait-elle réussir à mouvoir un bras fait de Matière ? Premier mystère. Deuxième mystère : comment l'âme, Idée Immuable pouvait être à l'origine d'un mouvement par essence à l'opposé de l'immuable ? Double mission impossible ! Heureusement pour Descartes, c'est la glande pinéale qui servait de pont entre les deux... Pourquoi cette glande particulière ? Comment parvenait-elle à surmonter toutes ces impossibilité ? Nul ne le sait… Ce dualisme, c'est-à-dire la séparation de l’esprit et de la matière, typiquement platonicienne, permet également à Descartes de conclure la séparation complète entre le chercheur/observateur et l’objet étudié. Sans avoir recours à la Théorie Quantique où l’acte de mesurer influe sur la particule mesurée, on ne peut ignorer plusieurs aspects du couple observateur - observé : l’observateur n’est pas neutre et n’a pas un esprit vide (réfutation de la tabula rasa), l’observateur décide de ce qu’il va observer, il n’étudie pas quelque chose au hasard, il va donc découper -plus ou moins arbitrairement et à bon escient- dans le réel ce qu’il va souhaiter observer, comme on l’a déjà vu, l’observateur fait partie du monde réel, la Systémique tiendra compte –ce que ne fait pas Descartes- du système « complet » (observateur + objet observé), l’objet observé étudié étant ici un sous-système arbitrairement découpé dans le réel. L’observateur doit donc tenir compte du fait qu’il n’est pas extérieur à l’objet observé, mais qu’il fait partie du système (observateur + observé) qu’il est donc en train d’étudier de l’intérieur.

IV-2-6) Et l'intuition….

En matière d’épistémologie, Descartes a soutenu la méthode déduction/ analyse/synthèse, c’est le propre de la méthode réductionniste. Chez lui, l’intuition correspondait à une donnée sûre car "évidente", et communiquée par Dieu. La psychologie moderne a parfaitement démontré le caractère accidentel, non-raisonné et hasardeux que représente l’intuition, assimilable aux mutations génétiques pour l’évolution. L’intuition -tout comme les rêves si bien traités par Bachelard- n’est « rien de plus » qu’un fournisseur de nouvelles idées, possibles nouvelles théories, mais elles ne sont pas pour autant vraies automatiquement et encore moins évidentes : elle devront être mises sous la forme d'une théorie élaborée et argumentée, puis celle-ci mise à l'épreuve du réel par un protocole strict et reproductible d'expérimentation. Karl Popper a démontré que le caractère d’évidence d’une idée ou d’une théorie n’était qu’une illusion, issue d’un effet de la formation, de la culture ou des habitudes acquises par l’individu. Une idée semblant évidente à un individu dans une région donnée ou à une époque donnée, semblera complètement étrangère à un autre. Ainsi l’idée de platitude de la terre a semblé pour beaucoup intuitive (et évidente) en Europe pendant de nombreux siècles alors qu’elle était fausse. Enfin, comment atteindre les niveaux du Réel éloignés de nous, vers le microscopique quantique ou le macroscopique relativiste, par l’intuition et l’évidence de la chose donnée, c’est à dire au seul niveau de la vie quotidienne ?

IV-2-7) Laplace fils de Descartes

Un autre grand représentant du réductionnisme cartésien est bien sûr Laplace. L’idéologie scientiste s’exprime parfaitement dans cette citation de Laplace : « Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre toutes ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l'avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux » [LAPLACE, Pierre-Simon,1814]. La Théorie Quantique, toujours citée dans ce cas, a prouvé la fausseté cette position. Mais on est tenté de trouver pire encore dans la découverte plus récente et très à la mode des phénomènes chaotiques, qui n’ont nul besoin d’avoir recours à l’incertitude quantique pour démontrer que la sensibilité aux conditions initiales de la plupart des systèmes, même les plus simples et qui semblaient les moins problématiques, ne suivent pas ce rêve de Laplace.

IV-2-8) Le doute cartésien antithèse de la prudence d'Aristote et de G.B. Vico

Enfin, comme suggéré plus haut, Descartes s'oppose aussi à Aristote, G.B. Vico et aux Constructivistes épistémologiques actuels sur l'un de ses grands thèmes : le doute. D'aucuns croient pouvoir rapprocher le doute cartésien de la phronésis d'Aristote et de la prudence G.B. Vico, alors qu'il s'agit d'approches, de méthodologies, opposées. En effet le doute cartésien est un artifice pour introduire le concept d'évidence à l'opposé de tous vrais doute et prudence. Le vrai doute scientifique doit être une attitude du chercheur, personnelle et permanente. La prudence est une méthode, faisant appel au dialogue, à la dialogique, entre "sages" acceptant de se remettre en question, et d'adopter plusieurs points de vues. De plus le doute chez Descartes est censé "s'arrêter" lorsque le chercheur est arrivé à un tel niveau décomposition, de réduction, du réel, qu'alors "l'évidence s'impose" sans aucun doute. Comme déjà traité ici, d'une part le critère d'évidence est moins que solide, complètement contestable car dépendant totalement de la personnalité de chacun. ; et d'autre part le découpage en fine tranches de l'objet étudié ne garantie pas -bien au contraire- de comprendre l'objet en question dans son ensemble, sa totalité

IV-2-9) La pire des méthodes : l'introspection

Pour Descartes, l'évidence s'impose donc définitivement lorsque qu'il utilise la "méthode" de l'introspection. Le danger étant ici d'acquérir une certitude par suite de cette rétrospection interne, alors que rien n'indique que son voisin, ou un autre individu avec une autre culture ou à une autre époque n'aura pas la conviction de l'évidence inverse... Au contraire la prudence s'exerce en groupe, qui recherche sciemment une vérité qu'ils savent approchée et sujette à caution, issue d'un dialogue éventuellement long entre "sages". Ici encore il faut citer Albert Bayet toujours à la suite dans le même papier : « Ce n'est pas par le contact avec des faits saisissables et mesurables pour tous qu'il sort du doute provisoire. Il a recours à cette terrible méthode qui consiste à rentrer en soi-même, à s'interroger soi-même. "Je fermerai maintenant les yeux, dit-il au début de la Méditation Troisième, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles...". Et ainsi "s'entretenant lui-même et considérant son intérieur" il examine "s'il y a un Dieu". Il paraît pour le moins étrange qu'un homme s'enferme ainsi en lui-même pour savoir si une chose existe hors de lui-même. Néanmoins l'opération réussit à merveille : Descartes trouve en lui-même l'idée de Dieu, c'est-à-dire d'une substance infinie, éternelle, immuable, de souveraine perfection; il l'y trouve "fort claire et distincte", et il en conclut bravement qu'il n'y en a point qui de soi soit plus vraie". Dira-t-on que, ce faisant, Descartes s'est "observé" lui-même ? Des sceptiques ou des sociologues répondront qu'il savait ce qu'il allait voir dans le temps même où il fermait les yeux. Mais ce qui, en tout cas, est sûr, c'est que cette observation d'un homme par lui-même n'est susceptible d'aucune vérification, d'aucun contrôle. C'est dans le secret d'un intérieur , où un seul homme pénètre qu'apparaît la "vérité" qui doit rallier tous les hommes ! J'entends bien que Descartes semble nous dire : "Rentrez, vous aussi, en vous-même et vous trouverez dans votre intérieur ce que je trouve dans le mien : l'être, le moi, Dieu et le reste… ". Mais enfin, moi qui écris ces lignes, j'ai beau fermer les yeux et me boucher les oreilles, je ne découvre pas l'idée d'une substance infinie, éternelle, immuable et de souveraine perfection. Sans doute, elle ne m'est pas verbalement étrangère : je la connais, comme je connais Apollon, Zeus, Iahveh, Allah, les sirènes, l'Immaculée Conception ou la fée Viviane. Mais, bien loin de la découvrir en moi, je sens et je sais qu'elle me vient du dehors et, que si je me fermais la mémoire en même temps que je ferme les yeux, je n'apercevrais pas la moindre trace de ce que découvre Descartes. J'ai tort, me dira-t-on, et Descartes a raison. C'est possible, mais qu'est-ce qui me le prouve ? Qu'est-ce qu'une observation qui ne vaut que pour celui qui la fait, qui ne peut pas être contrôlée par d'autre ? ».

Enfin, et pour terminer on doit citer Voltaire qui, dès 1764, se livre à une critique sans pitié de Descartes, F. Beaubois le cite :
Citation : « A l'article « Cartésianisme » de son Dictionnaire philosophique, qu'il publia en 1764, il [Voltaire] critique ouvertement la méthode scientifique de ce dernier [Descartes] en ces termes : « Le malheur de Descartes fut de n'avoir pas, dans son voyage d'Italie, consulté Galilée, qui calculait, pesait, mesurait, observait ; qui avait inventé le compas de proportion, trouvé la pesanteur de l'atmosphère, découvert les satellites de Jupiter, et la rotation du Soleil sur son axe. Ce qui est surtout bien étrange, c'est qu'il n'ait jamais cité Galilée et qu'au contraire, il ait cité le jésuite Scheiner, plagiaire et ennemi de Galilée, qui déféra ce grand homme devant l'Inquisition, et qui par la couvrit l'Italie d'opprobre lorsque Galilée la couvrait de gloire. ». Il recense ensuite les erreurs que l'on peut lui attribuer ä la lumière de la nouvelle théorie newtonienne, dont voici les 10 premières selon son classement.
1. « D'avoir imaginé trois éléments qui n'étaient nullement évidents, après avoir dit qu'il ne fallait rien croire sans évidence; 
2. D'avoir dit qu'il y a toujours également de mouvement dans la nature : ce qui est démontré faux ; 
3. Que la lumière ne vient point du soleil, et qu'elle est transmise ä nos yeux en un instant : démontré faux par les expériences de Roemer, de Molineux et de Bradley, et même par la simple expérience du prisme ; 
4. D'avoir admis le plein, dans lequel il est démontré que tout mouvement serait impossible, et qu'un pied cube d'air pèserait autant qu'un pied cube d'or; 
5. D'avoir supposé un tournoiement imaginaire dans de prétendus globules de lumière pour expliquer l'arc-en-ciel ; 
6. D'avoir imaginé un prétendu tourbillon de matière subtile qui emporte la terre et la lune parallèlement à l'équateur, et qui fait tomber les corps graves dans une ligne tendant au centre de la terre, tandis qu'il est démontré que dans l'hypothèse de ce tourbillon imaginaire tous les corps tomberaient suivant une ligne perpendiculaire à l'axe de la terre ; 
7. D'avoir supposé que des comètes qui se meuvent d'orient en occident, et du nord au sud, sont poussées par des tourbillons qui se meuvent d'occident en orient; 
8. D'avoir supposé que dans le mouvement de rotation les corps les plus denses allaient au centre, et les plus subtils ä la circonférence : ce qui est contre toutes les lois de la nature ; 
9. D'avoir voulu étayer ce roman par des suppositions encore plus chimériques que le roman même ; d'avoir supposé, contre toutes les lois de la nature, que ces tourbillons ne se confondraient pas ensemble ; 
10. D'avoir donné ces tourbillons pour la cause des marées et pour celle des propriétés de l'aimant (…). »
Et il achève cette litanie par quelques phrases assassines : « Il faut avouer qu'il n'y eut pas une seule nouveauté dans la physique de Descartes qui ne fût une erreur. Ce n'est pas qu'il n'eût beaucoup de génie ; au contraire, c'est parce qu'il ne consulta que ce génie, sans consulter l'expérience et les mathématiques : il était un des plus grands géomètres de l'Europe, et il abandonna sa géométrie pour ne croire que son imagination. Il ne substitua donc qu'un chaos au chaos d'Aristote. Par-là, il retarda de plus de cinquante ans les progrès de l'esprit humain. Ses erreurs étaient d'autant plus condamnables qu'il avait pour se conduire dans le labyrinthe de la physique un fil qu'Aristote ne pouvait avoir, celui des expériences, les découvertes de Galilée, de Torricelli, de Guéricke, etc., et surtout sa propre géométrie. » . Fin de citation. [BEAUBOIS, Francis, « Espace, Temps, Mouvement, Une Anthologie d’Histoire et de Philosophie des Sciences », Ed. Vuibert, 2008, p 231]

SUITE du Blog : Théories opposées à la Systémique (R. Thom et A. Comte) 

Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme 

mardi 31 mars 2009

III) Théories alliées à la Systémique (K. Popper et les « sciences » sociales)


 III-2-15) Karl Popper et les « sciences » sociales, dont l'économie

Karl Popper a déjà été étudié au (III-2-8), mais après avoir vu F. Hayek il est nécessaire de revenir à Karl Popper cette fois-ci en tant qu'épistémologue des sciences sociales et économiste, notamment avec ses ouvrages « La Société Ouverte et ses Ennemis » T1 et 2, et « Misère de l’Historicisme ». Ce retour doit se faire en établissement le lien avec ses travaux d’épistémologues et avec ceux de F. Hayek, car comme on va le voir ceux-ci forment un tout logique. 
         a) Adoption, reconnaissance, de l’existence d’un 3° type de Systèmes de F. Hayek : les Systèmes artificiels mais inintentionnels, voir (III-2-14-c). Ce sont typiquement l’ensemble des « science » sociales, dont l’économie, les sociétés humaines en général, créés par des êtres humains, elles sont donc bien artificielles, mais n’ont pas été crées avec un but, une intention, une finalité comme peut l’être une voiture ou un avion. Ces Systèmes sont parmi les plus complexes possibles car – contrairement aux Systèmes naturels inintentionnels – ils sont constitués d’êtres humains en interactions et non par exemple d’atomes. Leurs comportements ne sont donc pas stables et peuvent ne pas être rationnels, on retrouve une fois de plus la Rationalité limitée de H. Simon et la Théorie des Jeux de J. Von Neumann et O. Morgenstern... voir (II-5-5-e).

         b) Par une réflexion sur l’essentialisme versus nominalisme, voir (V-2) et (V-4), K. Popper choisit le nominalisme qui est plus prudent car celui-ci ne prétends pas atteindre l’essence des choses, des Systèmes, des Êtres, et donc la Vérité avec un grand « V » comme le veut l’essentialisme et le soutiennent Platon, Hegel, Descartes ou Marx. Le nominalisme se contente de mettre une étiquette pour faciliter l’expression de la pensée sans prétendre à plus, ainsi au lieu de dire « être vivant pondant des œufs capable de voler » on utilisera l’étiquette « oiseau » sans préjuger de découvertes futures. Il appelle « essentialisme » tout ce qui touche à un universel détaché du monde matériel, ce que Platon nomme les Idées ou ce que les Marxiste nomment « qualité », tel que « Blancheur » ou « État » ou « Humanité » ou encore « Peuple » etc., on retrouve donc le « qu'on donne des majuscules à des mots vides de signification », hypostases, émergences métaphysiques, dénoncées par Simone Weil déjà citée dans cet essai. Pour K. Popper le but de l’essentialisme est de définir les essences, de trouver une définition de « Blancheur » par exemple. Quête vaine et sans fin car si A est défini par B qui est défini par C qui est défini par... A, on arrive à une boucle tautologique récursive, régression à l’infini qui n'explique rien comme démontré par K. Gödel, voir (III-1-2). En passant, K. Popper fait une erreur en croyant que l’essentialisme est également soutenu par Aristote, alors que celui-ci s’oppose au monde des Idées platonicien pour soutenir plutôt le substantialisme, opposé à l’essentialisme (voir V-4) car reposant sur l’union de la Forme et de la Matière inséparables. 

        c) L’essentialisme aboutit à la création de « grands tous » qui n’existent pas en réalité ouvrant la voie aux théorie complotistes nécessaires à l’historicisme. Un autre intérêt de l’essentialisme pour l’historicisme est de permettre de soutenir les thèses de complotistes : «  … les sciences sociales étudient le comportement de tous sociaux, tels que groupes, nations, classes, sociétés, civilisations, etc. Ces tous sociaux sont conçus comme les objets empiriques que les sciences sociales étudient de la même façon que la biologie étudie les animaux ou les plantes. Cette vue doit être rejetée comme naïve. Il néglige complètement le fait que ces soit-disant tous sociaux sont très grandement des postulats de théories sociales populaires plutôt que des objets empiriques. (…) En conséquence, la croyance dans l’existence empirique de tous sociaux ou de collectifs, qui peut être décrit comme un collectivisme naïf doit être remplacé par la demande que les phénomènes sociaux, collectifs inclus, soient analysés en termes individuels, comme leurs actions et relations. 
Mais cette demande peut aisément donner naissance à une autre vue erronée, (…) Elle peut être décrite comme la théorie de la conspiration de la société. Dans cette vue, quoi qu’il arrive dans la société - incluant les choses que les gens n’aiment pas en général, telles que les guerres, chômage, pauvreté, pénuries – sont le résultat directement conçus par quelques individus ou groupes puissants. » [POPPER K., « Conjecture and Refutation », Ed. Routeledge, 1963, p459]. On ne peut manquer de remarquer ici combien K. Popper, F. Hayek et Simone Weil partagent la même analyse des « grands tous » alias «  qu'on donne des majuscules à des mots vides de signification »… Danger dans lequel d’ailleurs la Systémique peut rapidement sombrer par manque de phronésis/prudence… On y reviendra.          
 
      d) Partant de cette opposition fondée à l’essentialisme, il décrit comment celui-ci amène nécessairement à l’historicisme. En effet, une historien essentialiste voudra trouver une essence à l’Histoire, comme il cherchera une essence pour tout autre choses. Cette essence de l’Histoire, ce sera donc des « Lois inexorables du Destin » censées expliquer le devenir des peuples ou des pays. C’est l’historicisme de Platon, Hegel et Marx dénoncés par K. Popper, auxquels on devrait ajouter A. Comte d’ailleurs. L’essence de l’Histoire est alors d’arriver à une finalité certaine, prédite et prévue : à la fin des temps verra l’avènement du paradis terrestre, qu’il soit chrétien ou musulman, ou bien la victoire inéluctable du Prolétariat (avec un grand « P » bien sûr), ou encore la domination de la Race Aryenne ou autres (avec encore une fois des majuscules). Autant de démarches historicistes croyant à un millénarisme certain et somme toute très rassurants pour ceux que la société ouverte angoisse. 

       e) On arrive ainsi fort logiquement au débat « Société Ouverte » versus « Société Close » alias « Société Tribale » de K. Popper. L’essentialisme mène à l’historicisme qui mène à la société close, tribale ayant un chef, un Guide / Führer, un Grand Timonier, un Petit Père des Peuple prenant en charge les décisions en fonction du Destin de l’Histoire connu de lui seul. L’avantage de ce système, est d’éviter aux individus d’avoir à penser par eux-même et d’angoisser sur l’avenir puisque celui-ci est déjà connu du Guide et qu’il est radieux. On est en plein dans le système platonicien / rousseauiste déjà cité dans cet essai où la seule question intéressante est la qualité du dirigeant, Être génial et parfait car proche du monde des Idées. 

        f) A ce point de sa réflexion, K. Popper arrive à la conclusion que les sciences et la forme de la société sont intimement liées. En effet, les (vraies) théories scientifiques ont besoin d’apparaître librement (même si elles paraissent fantaisistes comme la théorie des Quantas à ses débuts) puis d’être testées, mises en concurrence, sans interdits ni contraintes. Or pour cela, l’environnement de ces théories, leur écosystème, n’est pas autre chose que la société dans laquelle vivent les scientifiques. Seule la société ouverte peut garantir cet écosystème favorable aux théories scientifiques, car c’est la seule à être non-historiciste et – par définition – ouverte aux projets, aux théories diverses et variées même si elles viennent de l’étranger. Dans une société close prédisant un paradis sur terre, un Pape avec la Terre plate centre de l’Univers contre G. Bruno, un Petit Père des Peuple, comme Staline avec Lyssenko contre Darwin, ou un Guide / Führer comme Hitler avec ses thèses raciales décrétées comme vraies et donc non-scientifiques disent/dictent la seule et unique Vérité incontestable. Tout scientifique s’aventurant à émettre une théorie réfutable et donc scientifique allant un tant soit peu à contrario de la thèse officielle du Parti, ira en camp de concentration ou de la mort. Ce ne sont plus les théories qui sont éliminées pacifiquement après un test, une expérience montrant qu’elle est réfutée, c’est le scientifique qui est éliminé physiquement. Cela explique les problèmes connus par Galilée, ou Darwin et la stagnation scientifique de l’URSS par exemple. 

        g) Un point important souligné par K. Popper, c’est l’irrationalisme des historicistes : étant en dehors de toute démarche scientifique, de conjecture et réfutation, comme le dit K. Popper, ces « croyants » en un Destin de l’Histoire se placent dans l’irrationnel, ne laissant plus aucune place à la discussion, aux arguments, aux réflexions rationnelles, en bref à la dialogique de la Systémique. Il ne reste alors plus que la violence pour installer de force de tels régimes. De la société ouverte et libérale, démocratique au sens où le citoyen peut obtenir le remplacement des dirigeants d’une manière pacifique, on passe au régime autoritaire socialiste national de droite ou de gauche... Arrivé là, on comprend la cohérence de la philosophie de K. Popper, qui par un chemin de réflexion différent, plus épistémologique et moins économique, arrive à des conclusions similaires à celle de F. Hayek, par exemple avec « La Route de la Servitude ». 

         h) La question des « sciences » sociales, c’est le point de divergence entre K. Popper et F. Hayek, c’est pourquoi il est utile de revenir à K. Popper après avoir vu F. Hayek. Ce point étant à la croisée de l’épistémologie des sciences naturelles et sociales, il est naturel de l’étudier ici. La question est de savoir si les « sciences » sociales - dont la plus mûre d’entre elles, l’économie - sont scientifiques ou non, en bref : quel est le statut épistémologique des « sciences » sociales ? On l’a vu pour F. Hayek, elles ne sont pas à proprement parler scientifiques, même l’économie, car non testables via une expérience sur le monde réel comme on peut le réaliser avec les sciences de la nature. Mais pour lui, cela ne constitue pas une condamnation de ce domaine – comme on est en droit de condamner l’astrologie par exemple -, car on peut étudier les « sciences » sociales ou l’économie d’une manière, dans un esprit scientifique avec méthode, rigueur, logique, et en s’attachant aux faits. Mais on ne pourra pas vraiment tester les théories de ce domaine afin de les réfuter le cas échéant… A cet égard, un épistémologue de la sociologie aura même des mots très durs sur cette branche des « sciences » sociales : pour lui la sociologie « s'immerge dans la description fouillée du contexte ou qu'[elle] essaie de contourner la difficulté en construisant des typologies qui, peu ou prou, sont condamnés à rendre équivalents des contextes non équivalents, [elle] est toujours en train d'énoncer des généralités qui ont cette particularité de n'atteindre jamais à la généralité nomologique de la loi universelle, accessible aux seules sciences expérimentales ». [PASSERON, Jean-Claude, « Le raisonnement sociologique », Paris, Nathan, 1991, p. 60]. Nota : « nomologique » signifie « établir des règles, des lois » 
                  • Rappel : pour K. Popper et la Systémique, est scientifique toute théorie à la laquelle on peut appliquer la méthode de conjectures -> élaboration d’une théorie, modèle simplifié et partiel du monde réel -> déductions d’un certain nombre de prédictions découlant de cette théorie/modèle (la cas échéant via des simulations) -> puis test/expérimentation de ces déductions pour éventuellement réfuter la théorie -> nouvelles conjectures etc... Voir le schéma de la boucle rétroactive Systémique de la démarche scientifique en (III-2-8)
                   • La question de l’unité de base : étrangement les « sciences » sociales s’en sortent mieux sur la question : quelle est l’unité de base à utiliser pour ce domaine scientifique ? Pour les « sciences » sociales, aucune hésitation à avoir : c’est l’être humain, insécable sauf à le tuer, qui doit fournir le référentiel de base. En effet à moins d’être un tenant de la soit-disant existence d’un « être collectif », de l’un de ces « mots vides auxquels on ajoute une majuscule » comme dirait Simone Weil, on se doit de considérer comme système de base l’être humain dans l’ensemble des « sciences » sociales. Ce sont les êtres humains et leurs inter-relations qui constituent les sociétés, et partant de là, sont les sujets d’études des « sciences » sociales. Tout « sur-système » à l’être humain, société, économie, État, entreprise publique ou privée, ne peut être que le résultat de l’interaction des êtres humains qui la compose, et de l’interaction avec les autres « sur-systèmes » en relation avec lui, eux-même composés d’être humains. Par contre, dans les sciences de la nature, il est impossible de trouver une unité de base : en physique, l’atome a été pendant plusieurs millénaires considéré clairement comme l’unité de base. Or depuis on a découvert le noyau atomique et les électrons, puis les protons et neutrons puis les quarks d’ailleurs impossible à isoler individuellement… et à l’inverse, que l’eau était constitué de molécules, assemblage de trois atomes et non un corps élémentaire…. En biologie, on a découvert finalement assez tardivement les cellules vivantes et les microbes qui semblaient être l’unité de base, mais ensuite on a pris conscience qu’il existait les virus, puis les mimivirus que l’on ne sait pas trop classer, puis l'ADN et l'ARN, puis des systèmes pré-biotiques… Or l’absence d’une unité de base, d’un système de référence - en bref l’absence de point fixe cher aux cartésiens – pose bien évidemment pour le moins une difficulté considérable dans la conception des théories et donc des modelés à tester/ expérimenter sur le monde réel, la question devient : créer un modèle constitué de quoi ? le tester sur quoi ? Sur quelle unités de base ? On retrouve la science, maison sur pilotis de Kant et K. Popper...
                  • La question de la méthode scientifique : est-il possible d’appliquer la même méthode, aux « sciences » sociales qu’aux sciences de la nature ? Pour K. Popper, la réponse est oui. Cependant, il reste flou sur l’aspect pourtant central de son épistémologie : les tests/expérimentations. Il semble admettre – notamment pour l’économie - que des modèles, puisse être de bons candidats à des plateformes de tests/expérimentations pour réfuter ou non ces théories via des simulations. Ce que rejette F. Hayek. Or, comme vu en (II-3-6,) une théorie n’est pas autre chose qu’un modèle, un modèle simplifié s’appliquant à un morceau de réalité arbitrairement découpé avec tous les dangers que cela comporte comme vu par exemple en (II-5-5). Donc prétendre tester une théorie, modèle de la réalité, en le faisant « tourner » afin de le réfuter le cas échéant, c’est tester un modèle par rapport à lui-même, rien de plus. Certes il est intéressant de tester la cohérence interne d'un modèle en le faisant « tourner », mais croire avoir ainsi testé réellement ce modèle, c’est mener une démarche tautologique qui n’est pas sans rappeler l’introspection de Descartes ou le matérialisme dialectique rebouclant à l’infini sur des thèses/anti-thèses/synthèses sans référence au monde réel. Pour tester une théorie /modèle le seul référentiel possible c’est le monde réel encore une fois « la carte n’est pas le territoire » comme le rappelle A. Korzybski ! Il faut autant que faire se peut respecter les méthodes (conjecture/réfutation), approches, état d’esprit, et rigueur scientifique des sciences naturelles dans les « sciences » sociales. Il est même recommandé de faire des simulations, de faire « tourner » ses modèles, on peut d'ailleurs tenter de réaliser des expérimentations avec des êtres humains réels, par exemple tester des comportements à l’achat dans un magasin. Mais les tests sur modèles ne répondent pas au critère de scientificité, seuls ceux effectués sur le monde réel peuvent prétendre l’être à la condition d’être répétables dans des conditions identiques. 


 Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme 

lundi 30 mars 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Hayek)

III-2-14) Friedrich Hayek 

Le Cercle de Vienne, déjà été cité dans cet essai, a été fréquenté par K. Popper mais également par F. Hayek et L. Von Bertalanffy jeunes pour en divorcer ensuite. Les trois autrichiens se connaissent bien et se sont rencontrés à plusieurs reprises notamment à Londres après avoir quitté Vienne. Selon Paul Lewis dans son papier -qui constitue une bonne introduction aux travaux de L. Von Bertalanffy- [LEWIS Paul, 2015], celui-ci a par exemple relu et commenté « L’ordre sensoriel : Une enquête sur les fondements de la psychologie théorique » de F. Hayek [HAYEK F. 1952] avant sa parution. F. Hayek a fait de même pour K. Popper pendant la guerre.

      a) Approche systémique, complexité….
Dans ce document « l'esprit humain est un vaste réseau de neurones interconnectés (...) ce que nous appelons « esprit ».» [LEWIS Paul, 2015, p 10], on a un exemple typique d'approche systémique en droite ligne des travaux du biologiste L. Von Bertalanffy. On retrouve ici le même refus que L. Von Bertalanffy d'avoir à choisir entre les deux approches mécaniste ou vitaliste pour choisir celle de systèmes complexes dynamiques présentant un caractère d'émergence. Autre exemple très marquant : « The Theory of Complex Phenomena » de F. Hayek où il fait référence directe à L. Von Bertalanffy dans une note et où l'ensemble de ce papier reprend les concepts de Systémique : complexité, émergence, équilibre dynamique, ordre spontané, niveaux d'organisation, et bien sûr la prudence et la démarche anti-réductionniste et anti-scientiste qui en découlent comme souvent mentionné dans cet essai avec Aristote et sa phronesis ou J.B. Vico. Dans ce débat il est à noter que F. Hayek dans «  L’ordre sensoriel... » paragraphe 8.41 va très loin avec une réflexion particulièrement remarquable : « … une habitude que les hommes ont acquise (…), d'assumer que chaque fois où nous observons un processus particulier et distinct, celui-ci doit être dû à la présence d'une substance particulière et distincte correspondante. ». Simone Weil dès 1937, dix ans avant, parlait ainsi « qu'on donne des majuscules à des mots vides de signification, pour peu que les circonstances y poussent, les hommes verseront des flots de sang, amoncelleront ruines sur ruines en répétant ces mots. ». Cette mauvaise habitude, comme le souligne F. Hayek montrant que le dualisme n'est qu'une forme de matérialisme où l'existence supposée d'une matière « supérieure » est inévitable. Cela explique pourquoi les vitalistes/idéalistes de la fin du XIX° siècle appréciaient autant le spiritisme... qui soutient qu'à la mort l'âme s'échappe de la bouche du mourant sous la forme d'une vapeur éthérée... l'âme devenant donc subitement matérielle... Ou encore comme mentionné en [IV-2], l'âme est la glande pinéale bien matérielle pour Descartes. Plus tard dans « Droit, Législation et Liberté » [HAYEK F. 1979, p 158-59], F. Hayek écrit « ...la prise en compte d'un ordre inexplicable par analogie avec un autre également inexpliqué, a été maintenant remplacée par la théorie des systèmes, développée originellement par encore un autre ami Viennois, Ludwing Von Bertalanffy, et ses nombreux successeurs. Cela a mis en exergue les concepts communs de ces divers ordres complexes qui sont aussi discutés par les théories de l'information et de la communication et de la sémiotique. ».

     b) Auto-organisation
Par ailleurs F. Hayek dans « The result of human action but not of human design » [HAYEK F. 1967, p 298] cité par Paul Lewis [LEWIS Paul 2015, p 23] aborde le parallèle avec la théorie de l'évolution vis à vis des institutions sociales, en particulier sur la question de l'apparition d'un ordre spontané (i.e. Auto-organisation). Cet ordre spontané peut apparaître y compris là où l'homme agit mais sans avoir l'intention d'organiser délibérément quelque chose (le design). C'est le cas d'une économie, au sien de laquelle les individus vont agir, travailler, créer, acheter ou vendre, sans que cette économie (dans son organisation ou ses comportements) soit le résultat d'une intention globale délibérée. F. Hayek cite alors L. Von Bertalanffy : « Ce qui est appelé structures sont aussi des processus lent de durée longue, les fonctions sont des processus rapides de durée courtes. Si nous disons qu'une fonction telle que la contraction d'un muscle est réalisée par une structure, cela signifie qu'un processus de vagues rapides et courtes est surimposé sur une vague longue en déplacement lent ». [VON BERTALANFFY L., 1952 dans « Problem of Life », p 134]. Cette citation lui permet de faire le rapprochement avec les organismes vivants (processus rapides) au sein d'une espèce et d'un environnement (processus lent) et également avec des acteurs économiques, tels que les individus, entreprises, etc... (processus rapide) dans l'économie de marché libre garantie par la Constitution d'un État de droit (processus lent). Ces processus vont donner lieu à une sélection -en l'occurrence naturelle- entre les acteurs économiques. Cette analyse rejoint la question de la Finalité versus Équifinalité abordé en (II-5-2) et en (V-13). C'est une question centrale posée à nouveau par la Systémique après avoir été niée pendant plusieurs siècles par le positivisme cartésien.

    c) Trois type de systèmes
F. Hayek apporte un éclairage précieux sur l'existence de trois types de systèmes :
  •  Systèmes entièrement naturels : êtres vivants par exemple, où on parle d'auto-équilibre dynamique ponctué, d'ergodicité ou d'équifinalité, terme préféré à celui de finalité (tel qu'employé par Aristote) trop connoté par des questions de religions. F. Hayek qualifie ces systèmes "naturels inintentionnels".
  •  Systèmes entièrement artificiels : voitures, avions, machines de toutes sortes, où on parle sans aucun risque d'incompréhension de finalité, puisque celle-ci a clairement été donnée par l'ingénieur. C'est  l'ingenium avec Vinci et Vico. F. Hayek qualifie ces systèmes "artificiels intentionnels".
  •  Systèmes artificiels mais inintentionnels tels que clairement explicités par F. Hayek : par exemple l'économie d'un pays, où il faut revenir aux termes systémiques d'auto-équilibre dynamique ponctué, d’auto-organisation et d'équifinalité, comme pour les systèmes naturels, bien qu'ils soient artificiels. Ce dernier type de système est un concept clé de F. Hayek.
On retrouve le concept clé proprement systémique d'éco-auto-ré-organisation tel que réinventé par E. Morin.... Ainsi F. Hayek continue en soulignant « les idées jumelles d'évolution et d'ordre spontané » [HAYEK F. 1967, p 299].

    d) La Rationalité limitée
F. Hayek a également repris le concept systémique de la Rationalité limitée d'H. Simon (Voir II-5-5-e) sous le terme de « l'ignorance », ainsi il écrit : « nous présumons bien plus de choses que nous ne pouvons en connaître au sens cartésien du terme » dans « Droit Législation et Liberté » [HAYEK F. 1980, p 14]. Il a largement développé cette thèse dans « La Présomption Fatale », [HAYEK F. 1988] entièrement axé sur ce sujet. A cet égard, F. Hayek cite souvent K.Popper pour reprendre son concept de scientificité par le fait qu'une théorie doit être réfutable pour être scientifique. C'est l'un de ses arguments principaux contre les « sciences » économiques car celles-ci ne sont pas réfutables, ne pouvant pas faire l'objet d'un test, ou d'une expérience : il est impossible de recréer l'économie mondiale de 1928 pour tester des scenarii sur la crise de 1929. Tout comme pour L. Von Mises, et K. Popper, l'étude de l'économie ne peut que porter sur le passé, pour tenter de comprendre ce qui s'est produit, tout comme le ferait un historien. Cela est faisable via une attitude scientifique, c'est-à-dire un état d'esprit, méthodique, sérieux, et ordonné, il est possible de faire même des simulations, autant d’éléments qui tendent à rapprocher tout cela d'une méthodologie dite « scientifique », comme le font la plupart des historiens modernes, mais sans jamais -par définition- pouvoir prétendre au statut de science. A ce propos, certains économistes croient, en testant dans leurs simulations sur ordinateurs divers scénarii, tester par là même l'économie du monde réel et donc soumettre à tests et éventuelles réfutations leurs théories économiques. Bien que cette approche ne soit pas sans intérêt comme déjà mentionné, car elle permet de soumettre à une toute première étape, c’est-à-dire un test de cohérence interne, la théorie/modèle. Il ne faut pas pour autant à partir de là croire que l’on a réalisé une expérimentation scientifique, c’est-à-dire un test dans/sur le monde réel, seule référence acceptable, ce serait confondre la réalité avec les simulations, éternel danger de la Systémique, comme le dit A. Korzybski :  « la carte n'est pas le territoire » !

     e) L'explication de principe : pour ne pas ignorer son ignorance
Sur ce point extrêmement important, F. Hayek apporte une idée clé, celle d' « explication de principe » en matière d'économie. Les sciences économiques ne peuvent que fournir des explications de principes aux phénomènes rencontrés dans le passé, après coup : la masse monétaire a cru trop rapidement..., les intérêts de la dette de l'état allemand ne pouvant plus être payée…., les ménages emprunteurs n'étant plus solvables…, etc. mais ne peuvent pas prédire un phénomène particulier précis du fait même qu'il ne s'agit pas d'une sciences, car non reproductible, non expérimentale et non testable et donc non réfutable au sens de K. Popper. Ainsi la chimie ou encore la physique ou les mathématiques peuvent -dans une certaine mesure !- prédire un résultat particulier (le produit d'une certaine réaction chimique), parce qu'elles sont des sciences véritables. Ainsi à ce sujet F. Hayek évoque dans son papier « La Théorie des Phénomènes Complexes » [HAYEK F., 1961] le fait que nous ignorons notre ignorance, démarche typiquement scientiste. Citation : « Comme l'a fait remarquer Popper et quelques autres, « plus notre savoir sur le monde sera étendu, et plus il sera profond, plus nous serons conscients de ce que nous ne savons pas, plus précise et nette sera la connaissance de notre ignorance » [K. Popper, “On the Sources of Knowledge and Ignorance”, in Proceedings of the British Academy, 46, 1960, p. 69. (Repris comme introduction, dans "Conjectures and Refutations", K.Popper, Londres, 1963, tr. fr. Payot, 1985. (N. d. T.)]. Or il est vrai que dans bien des domaines nous en avons appris assez pour savoir que nous ne pouvons pas savoir tout ce que nous aurions à savoir pour expliquer complètement les phénomènes. Ces limites peuvent ne pas être absolues. Bien que nous puissions ne jamais en savoir autant sur certains phénomènes complexes que sur des phénomènes simples, nous pouvons dépasser partiellement ces limites en favorisant délibérément une technique qui vise des objectifs plus modestes, à savoir l’explication non plus des événements singuliers mais seulement de l’apparition de certains patterns ou ordres. Il importe peu que nous nommions ce type d’explication « explications du principe » ou « prédictions structurales » (pattern predictions), ou encore « théories de haut niveau ». Une fois que l’on a explicitement reconnu que l’intelligence du mécanisme général qui produit les patterns d’un certain type n’est pas seulement un instrument pour faire des prédictions singulières, mais a en elle-même une grande importance, et qu’elle peut fournir d’irremplaçables guides pour l’action - voire parfois indiquer qu’aucune action n’est souhaitable -, on peut alors s’apercevoir du fait que cette connaissance limitée est de la plus grande valeur. ». Ici F. Hayek rejoint G. Bachelard avec sa « connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 16 tiré de « La Formation de l’Esprit Scientifique  », J. VRIN 1967], voir (III-2-7).

F. Hayek a développé de son côté un vocabulaire spécifique appliqué à l'économie, bien que les concepts soient les mêmes. A l'inverse il y a bien sûr toute une série de concepts travaillés par F. Hayek qui n'existe pas en Systémique, car en dehors de son propos. A titre d'exemple : démocratie, individualisme et libertés individuelles, égalité, justice commutative versus distributive, justice dite sociale, etc... qui nous emmènent très loin sur d'autres débats.

     f) Le danger de la personnification holiste
Enfin F. Hayek met en garde sur un danger, qui est un danger auquel une systémique dévoyée, caricaturée et surtout mal comprise peut conduire, c'est l'approche holiste, non dans la compréhension du fait qu'il existe des systèmes -dans ce cas elle est correcte car opposée au cartésianisme- mais plutôt dans le fait de plaquer sur un système (naturel ou artificiel in-intentionnel comme l'économie) un pilotage transcendant, « top-down » externe, dans une démarche qu'il qualifie de planiste, positiviste ou scientiste (et donc précisément cartésienne). Ce danger est détaillé tout au long de la « Route de la Servitude » [HAYEK F., 2010] et de « La Présomption Fatale » [HAYEK F. 1988]. Pour lui, il faut raisonner en partant des individus et non d’une quelconque entité supérieure supposée (ou inventée de toutes pièces). Il évoque alors le concept clé d’individualisme méthodologique qui « va donc de la partie (les individus) au tout (la société) et il se présente non comme une réflexion sur le supra-individuel (perspective holiste) mais comme un effort de recomposition de l'ordre social global à partir des relations inter-individuelles. » [FRANCATEL-PROST L. 2003, p 29]. Ce danger porte un nom : réification (prendre pour une chose ce qui ne l'est pas) ou pire encore personnification. Nous avons déjà vu cela avec le concept (erroné) d’émergence métaphysique en (II-5-1), sorte de caricature de celui d'émergence épistémologique que seul retient L. von Bertalanffy. Cette personnification revient à doter un système d'une personnalité, tout comme un être humain, alors qu'il n'en est rien, seuls un ou des individus existent réellement derrière cette personnification pour « tirer les ficelles ». Elle permet également de créer un absolu là il où il n'existe pas, le premier à avoir ainsi dénoncé ce type d'absolu, a été Spinoza, comme vu en (III-2-2) avec Le Bien et Le Mal en soi qui doivent être remplacés par le bon ou le mauvais pour soi. Lorsque l'on se met à parler du « Parti », du « Pays », de la « Nation », du « Peuple de Gauche » ou encore chez les mafieux de la « Famille », et autres cultes de la personnalité « Petit Père des Peuple », « Guide / Führer », « Grand Timonier » les voyants d'alertes doivent s'allumer d'urgence.... C'est alors la porte ouverte à tous les interventionnismes (sur les prix, les règlements, les lois, les médias, vies privées, libertés individuelles, etc...) fruit notamment de la méconnaissance du concept de la « Variété requise » de W. Ashby et de la Rationalité limitée d'H. Simon, loin de toute prudence et modestie aristotélo-vichienne. Toutes ces personnifications couplées avec ces cultes de la personnalité des dirigeants, voire de leur déification vont de pair avec la réduction des citoyens en fourmis ou robots auxquels on dénie toute intelligence. Ils sont alors comme le dit Marx lui-même « simples organes de travail » d’ouvriers moyens. [Marx, « Contribution... », Chap 1, p 19]. Cette mise en garde est clairement exprimée chez L. von Bertalanffy : «  La société humaine n’est pas une communauté de fourmis ou de termites, gouvernés par un instinct héréditaire et contrôlés par les lois d’un tout sur-ordonné ; elle est fondée sur les réalisations de l’individu, et est condamnée si l’individu est transformé en un simple rouage de la machine sociale. C’est, je le crois, le principe ultime qu’une théorie de l’organisation peut donner : non un manuel pour que des dictateurs d’une quelconque conviction puissent plus efficacement soumettre des êtres humains par l’application de Lois d’Airain, mais un avertissement du fait que le Léviathan de l’organisation ne saurait avaler l’individu sans sceller par là-même inévitablement son propre destin funeste. » [BERTALANFFY, L. von, « Théorie Générale des Systèmes » Ed Dunod, 1980, p 82]. C'est ce que F. Hayek nomme aussi l'atavisme, rejoignant ainsi K. Popper qui parle de tribalisme dans « La Société Ouverte et ses Ennemis » [POPPER, Karl, 1979] (voir tableau ci-dessous). On voit en effet resurgir des comportements tribaux où les individus s'en remettent au chef tribal, un sauveur, un Guide (Führer en allemand…) ou autre « Petit Père des peuple » et avec au bout une « Route de la Servitude » totalitaire assurée au service de certains individus. On note en passant que cette idée est exprimée également par L. Von Bertalanffy lui-même : « Une autre objection met en avant le danger que la théorie générale des systèmes puisse aboutir à des analogies dénuées de sens. Le danger existe, certes. Par exemple, c'est une idée répandue de considérer l'état ou la nation comme un organisme d'un niveau super-organisé. Une telle théorie constituerait cependant le fondement d'un état totalitaire dans lequel l'individu apparaîtrait comme une cellule insignifiante dans un organisme, un travailleur sans importance dans une ruche. » [Ibid, p. 34]. Elle est également grandement développée par K. Popper dans « La Société Ouverte et ses Ennemis ». On doit également rappeler la mise en garde de… Trotski comme Raymond Aron [ARON, Raymond, Introduction à la Philosophie Politique, p 175] l’explique : « Trotski a opposé à Lénine que la conception d'un parti de révolutionnaires professionnels, avec l’autorité absolue du comité central, comportait un risque extrême. Il a dit à Lénine : vous allez mettre le parti à la place du prolétariat, ensuite le comité central à la place du parti, et finalement le secrétaire général du comité central à la place du comité central, et vous aboutirez à la dictature d’un homme ».

On retrouve la même préoccupation chez Benjamin Constant : « Lorsqu’on établit que la souveraineté du peuple est illimitée, on crée et l'on jette au hasard dans la société humaine un degré de pouvoir trop grand par lui-même, et qui est un mal, en quelques mains qu'on le place. (...) L'erreur de ceux qui, de bonne foi dans leur amour de la liberté, ont accordé à la souveraineté du peuple un pouvoir sans bornes, vient de la manière dont se sont formées leurs idées en politique. Ils ont vu dans l'histoire un petit nombre d'hommes, ou même un seul, en possession d'un pouvoir immense qui faisait beaucoup de mal ; mais leur courroux s'est dirigé contre les possesseurs du pouvoir et non contre le pouvoir même. Au lieu de le détruire, ils n'ont songé qu'à le déplacer. C'était un fléau, ils l'ont considéré comme une conquête. Ils en ont doté la société entière. Il a passé forcément d'elle à la majorité, de la majorité entre les mains de quelques hommes, souvent dans une seule main : il a fait tout autant de mal qu'auparavant ; et les exemples, les objections, les arguments et les faits se sont multipliés contre toutes les institutions politiques. Dans une société fondée sur la souveraineté du peuple, il est certain qu'il n'appartient à aucun individu, à aucune classe, de soumettre le reste à sa volonté particulière ; mais il est faux que la société tout entière possède sur ses membres une souveraineté sans bornes.».[CONSTANT, Benjamin, « Principes de politique », 1872].

Le tableau ci-dessous résume les équivalences entre F. Hayek et Systémique :

Vocable F. Hayek Systémique Commentaire
Atavisme Cartésianisme... Raisonnement pré-moderne tendant à rejeter les phénomènes systémiques
Positivisme Positivisme Même concept
Scientisme Scientisme Même concept
Organisation Organisation Même concept
Environnement (dont économique) Environnement Même concept
Boucle de rétroaction des acteurs économiques Idem, Récursivité Même concept
Formalisation/ modèles. Méfiance sur les modèles économétriques Formalisation/ modèles Même concept, avec la même prudence et modestie à appliquer aux modèles qui ne sont pas la réalité et ne sont que des analogies (la carte n'est pas le territoire)
Complexité Complexité Même concept
Sélection / Concurrence Sélection / Concurrence Même concept
Les prix comme système d'information entre acteurs économiques Flux d'informations entre systèmes Même concept.
Les prix (et taux d'intérêts qui ne sont que les prix de l'argent) sont une information vitale échangée entre acteurs qui en ont besoin pour se diriger au sein de leur environnement économique. Idem Systémique avec les flux d'informations entre systèmes. Réguler les prix, c'est bloquer le système d'informations entre individus (alias sous-systèmes pour la Systémique).
Constitution d'un État Environnement d'un ou de N systèmes Pour F. Hayek, la Constitution doit pouvoir servir d'environnement stable et garanti aux individus (c'est l'état de Droit avec un petit "e" et un grand "d", la "Rule of Law" des anglais).
Catallaxie État d'équilibre Homéostasie/ Domaine de Stabilité/ Ergodicité/ Régulation/ Équifinalité Même concept. Pour F. Hayek c'est la coordination spontanée et in-intentionnelle des efforts des individus libres au sein d'une société libre, ouverte et élargie.

Concept clé chez Hayek, à juste titre...
Structure Structure Même concept, F. Hayek met l'accent sur les processus lents vs rapides
Niveaux Niveaux-Strates/ Niveaux Ordonnés/ Niveaux Hiérarchiques Même concept.
Mais détaillé plus précisément par la Systémique.
Non prévisibilité des interactions des acteurs économiques Variété requise Même concept. Va de pair avec la complexité. Voire (V-7) et (II-4-1 et II-4-2). C'est le reproche principal adressé par F. Hayek aux socialistes / planistes / dirigistes / scientistes.
Ignorance Rationalité Limitée d'H. Simon (Voir II-5-5) Même concept
Ordre spontané ou ordre auto-généré Émergence Même concept. Voir Catallaxie
Intentionnalité/ Finalité Intentionnalité/ Finalité Même concept. Voir Catallaxie
Auto-Organisation « Main invisible » Auto-Organisation Même concept. Voir Catallaxie
Cosmos Ordre/ Organisation endogène Même concept. Auto-organisation. Immanence. Pilotage interne au système.
Taxis Ordre/ Organisation exogène Même concept. Transcendance. Pilotage externe au système. Peut être une entreprise ou une famille ordonnée par un chef (dictateur) qui impose sa volonté. F. Hayek utilise aussi le terme de « constructivisme » (constructivisme social qui n'a rien à voir avec le constructivisme épistémologique !) route ouvertes vers la servitude...

Cela ne signifie pas, comme souligné par P. Lewis que Hayek ait pris notamment ces concepts d'émergence exclusivement de L. Von Bertalanffy, il s'est également inspiré des travaux du biologiste J. Woodger et du psychologue allemand W. Wundt, mais par contre la lecture de L. Von Bertalanffy a permis à F. Hayek « de raffiner et articuler sa compréhension de l'émergence d'une manière plus claire et sophistiquée » [LEWIS Paul 2015, p13 note 12].

SUITE du Blog : K. Popper et les « sciences » sociales

Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme 

dimanche 29 mars 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Constructivisme épistémologique)

III-2-13) Le Constructivisme épistémologique

Note : à ne pas confondre avec le Constructivisme Social qui a la « présomption fatale » de reconstruire la société à partir des idées décrétées Vraies de certains individus au pouvoir s'estimant plus intelligents que les autres…
Le Constructivisme épistémologique n’est pas à proprement parlé apparenté à la Systémique, il est plus approprié de dire qu’il en descend, qu’il l’utilise pour en tirer les leçons adéquates en terme d’épistémologie. Systémique et Constructivisme épistémologique sont en fait intimement liés tout comme matière et forme chez Aristote... Le terme est apparu dès 1928 chez L. von Bertalanffy – ce qui montre le lien étroit avec la Systémique - : « La loi [naturelle] n’appartient pas au domaine empirique, mais est une relation logique entre des constructions conceptuelles […] Seule la pensée constructive édifie les lois. ». [Bertalanffy L. von, « Kritische Theorie der Formbildung, Abhandlungen zur theoretischen Biologie, hrsg. v. Julius Schaxel, », Berlin, Gebrüder Borntraeger, 1928, pp. 91 et 94.]. Le concept a été développé au cours des années 90-2000 par J.L. Le Moigne. Il a été en quelque sorte co-développé avec E. Morin à travers ses ouvrages « La Méthode » en plusieurs tomes et autres œuvres et plus spécifiquement l’association MCX-APC (Modélisations Complexes – Association pour la Pensée Complexe). Le Constructivisme épistémologique soutien –comme le dit Bachelard- qu'en matière de philosophie de la connaissance, que « rien n’est donné, tout est construit ». Une théorie scientifique est relative à son époque, son paradigme (T. Kuhn), elle provient d’une construction de l’esprit qui tente d’expliquer une partie du réel. Ici encore il faut citer L. von Bertalanffy : « La perception est universellement humaine, déterminée par l’équipement psycho-physique de l’homme. La conceptualisation est liée à la culture parce qu’elle dépend des systèmes symboliques que nous appliquons, lesquels sont largement déterminés par des facteurs linguistiques, la structure du langage appliqué» [BERTALANFFY, L. von, An essay on the relativity of categories, Philosophy of Science, 1955, p 253]. Cette citation permet de noter au passage la réelle proximité intime du Constructivisme épistémologique avec la Systémique. Avec le Constructivisme on retrouve à nouveau cette idée de la Systémique de découpe arbitraire et à risques du réel, car venant d’un choix, d’un point de vue, du chercheur. Le Constructivisme est en opposition complète avec Descartes bien sûr et avec l’ensemble du Positivisme. Il s’attaque à l’ensemble de la complexité du réel et l’accepte, en refusant le découpage analytique cher à Descartes. Il utilise délibérément un ou des modèles dans le but de « comprendre » la chose étudiée et dans une démarche faisant appel à l'analogie, tout en étant conscient de l’interaction qui existe entre le chercheur et l’objet d’étude. En accord avec K. Popper, pour le Constructivisme épistémologique, il n’y a pas de Vérité absolue (avec « V » majuscule), mais des approches de vérités relatives, momentanées et en évolution. Ainsi, K. Popper écrit : « C’est toujours nous qui formulons les questions à poser à la nature ; c’est nous qui sans relâche essayons de poser ces questions de manière à obtenir un « oui » ou un « non » ferme. Car la nature ne donne de réponse que si on l’en presse. » [POPPER Karl, 1978, p 286]. Mais cette démarche ne relève pas du Relativisme, car ici la nature, le réel,  est bel et  bien reconnu comme existant réellement, la seule chose relative venant de nos capacités de compréhension limitées. A ce titre l’expérimentation scientifique, si chère à A. Comte qui la considère comme un référentiel absolu, est vue ici comme un outil parmi d’autres –tout comme par exemple les modèles- à prendre avec précaution, dont les résultats ne sont pas toujours (très rarement par exemple en sciences sociales) reproductibles. Ses résultats sont sujets à interprétations par le chercheur qui va donc devoir décider s’ils réfutent ou non sa théorie. Celui-ci rentre donc encore plus profondément alors en interaction avec la chose étudiée… La recherche devient projet (projective) : « tout est méthode, et le chemin se construit en marchant » (A. Machado).
Le Constructivisme épistémologique s’exprime sous trois facettes : le relationnel (ou « génétique ») de J. Piaget, le projectif (ou téléologique) de J.-L. Le Moigne et le radical (ou phénoménologique) de E. von Glazersfeld :
  • Le relationnel a donné lieu à de nombreux développements dans le monde de l’éducation. Il montre que l’enfant développe par constructions progressives ses capacités cognitives et qu’il redécouvre certains concepts (présence/absence, nombre, existence d’un objet même lorsqu’il est caché) « universels » par reconstruction spontanée. Le langage apparaît au même âge en s’appuyant sur ces mécanismes.Il est aussi nommé « épistémologie génétique » car il montre que l’enfant, dans sa construction progressive des concepts, ne part pas de rien, mais démarre d’une base qui semble être propre à l’être humain (et peut-être à d’autres espèces du moins en partie : primates, dauphins,…) : une base génétique, appelée les schèmes. Ce Constructivisme épistémologique rejoint par conséquent en apparence Kant et ses connaissances « à priori » mais ce n’est pas en réalité le cas car comme le dit L. von Bertalanffy (en parallèle de J. Piaget) : « chaque organisme découpe pour ainsi dire dans la masse des choses qui l’entourent et conformément aux dits organes un petit nombre de caractéristiques [Merkmale] auxquelles il réagit, qui forment dans leur ensemble son « milieu » [Umwelt] ; rien du reste ne lui étant accessible. Chaque animal est comme entouré d’une bulle de savon par son milieu, lequel porte en lui tout ce qui fait sa vie et est constitué des caractères qui lui sont accessibles […] La relation entre le milieu et l’organisation [psychobiologique] concerne aussi les « formes de l’intuition » que Kant tenait pour des principes immuables, « a priori » : l’espace et le temps. Le biologiste trouve qu’il n’y a pas d’espace ni de temps en soi, mais des espaces et temps qui dépendent de l’organisation. » [BERTALANFFY, L. von, Das Gefüge des Lebens, Leipzig, Teubner,1937, p 154-155]. Dans ce passage L. von Bertalanffy utilise d’ailleurs le mot « découpe (...) dans la masse des choses », mot clé qui revient très souvent dans cet essai...
  • Le projectif soutien que tout sujet est projet, qu’il a un but, un objectif. Il faut par conséquent l’étudier non en fonction de sa seule organisation (synchronique) mais aussi de son projet, de sa fonction en fonction de ses buts téléologiques (diachronique). Il s’agit en somme pour reprendre la Systémique de trouver ses équifinalités. Cette approche rejoint clairement Spinoza lorsqu’il explique à Blyenbergh en (III-2-2) ce que j’appelle ici la Forme spatio-temporelle, et ben sûr rejoint Aristote.
  • Le radical s’intéresse particulièrement à la construction de l’esprit (du chercheur), c’est le « rien n’est donné, tout est construit » de Bachelard. Sans être anti-Kantien par nature, il minimise le fait qu’il puisse exister quoi que ce soit « à priori » au départ, se rapprochant curieusement de la « tabula rasa » de Descartes… en voulant rejeter l’ontologisme. Cette position est quelque peu opposée aux deux autres, qui bien au contraire, soutiennent que si tout est construit, tout se construit à partir de quelque chose, et plus précisément de systèmes préexistants, structures originelles, structure cervicales innées issues de la sélection naturelle, culture, croyance conscientes ou inconscientes du chercheur, capacités intellectuelles différentes,…. Le radical rejette ainsi l'idée du « réel voilé » de B. d'Espagnat, non pas qu'il nie véritablement que le réel existe, mais plutôt qu'il part du principe que tout se passe « comme si » le réel n'existait pas. Tout -d'où le nom de radical- est alors construit dans l'esprit du chercheur, le réel tel qu'il le conçoit, son esprit et aussi l'action de son esprit sur le réel et réciproquement. Par conséquent ce Constructivisme est clairement relativiste et se rapproche -involontairement- d’une forme d’idéalisme. Cependant ce Constructivisme épistémologique ne peut en aucune manière se faire cataloguer comme plato-cartésien pour autant car il est clairement parent des deux précédents et est souvent cités par eux. L’apport de cette position est, par prudence toute vichienne, de s’abstenir de prendre un à priori ontologique sur le réel et de ne considérer l’existence de systèmes que dans les modèles créés par le chercheur sans en conclure que le modèle reflète si fidèlement la réalité : c’est « la carte n’est pas le territoire » de A. Korzybsky. En somme le Constructivisme radical est une théorie du savoir et non de l’être.
L’ensemble des Constructivismes se retrouvent dans le fait que le but est non pas d’étudier le réel donné indépendant de l’observateur comme le veut le positivisme, c’est le dualisme cartésien, mais de construire des modèles dont on tirera -prudemment- des simulations au cours d’un projet, d’une conception, d’un ingénium pro actif. Les résultats de ces simulations devront bien sûr alors être testées sur le réel par des expériences afin de vérifier la conformité de ces résultats (prédictions) avec le monde réel selon la méthode de conjectures et réfutations de K. Popper.

Comme on le voit ce « constructivisme » n'a rien à voir avec le  constructivisme social dénoncé par F. Hayek. Celui de Hayek désigne la volonté -présomption fatale !-, de recréer /reconstruire la société en décrétant qu'une ou quelques idées doivent impérativement s'imposer à tous. Par exemple : une race supérieure aux autres, ou bien que tout les citoyens doivent être absolument égaux, ou encore qu'une "Classe" doit vaincre au bout de l'Histoire (avec un "H"). C'est la route de la servitude, souvent en apparence pavée de soit-disant bon sentiments...

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Benjamin de Mesnard

dimanche 8 mars 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Kuhn, Korzybsky et Gestalt)

III-2-10) Thomas Kuhn et la structure des révolutions scientifiques

C’est -après Karl Popper- Thomas Kuhn qui a contribué à « finaliser » les théories exposées dans le paragraphe précédent en explicitant le concept de paradigme scientifique. Ceci est à rapprocher de l’équivalent logique de l’espèce chez Darwin. T. Kuhn a bien décrit la boucle de rétroaction existant entre l’apparition d’une nouvelle théorie scientifique résistante aux tests, devenant peu à peu le nouveau paradigme implicite accepté par toute la communauté, et modifiant par retour l’environnement scientifique (boucle de rétroaction d’éco-auto-ré-organisation). Ce paradigme nouveau peut à son tour devenir un obstacle au développement et à l’extension d’une nouvelle théorie – même résistante aux tests expérimentaux – et « meilleure » que les théories précédentes. Pour continuer sur l’analogie darwinienne, comme un environnement qui tarderait à changer sous l’influence d’une nouvelle espèce tendant à le modifier. Ainsi, l’atmosphère de la terre à mis des millions d’années à s’enrichir en oxygène sous l’effet des nouvelles espèces vivantes qu’on été les végétaux. De même, les milieux scientifiques ont mis un demi-siècle à intégrer véritablement les théories quantiques (et la relativité générale) car elles heurtaient trop violemment le « bon sens » newtonien des scientifiques du début du XX° siècle.

III-2-11) Alfred Korzybsky et la Sémantique Générale

Korzybsky a écrit deux ouvrages intitulés « Sémantique Générale » en 1933 et « Science and Sanity » et il a produit plusieurs articles entre 1920 et 1950. Il a construit un système présenté comme non-aristotélicien dans le but de créer une rupture dans l’esprit des lecteurs. Aristote étant pour A. Korzybsky le prototype même d’un état d’esprit rigide et ignorant. Son système pourrait plutôt se présenter aujourd’hui comme non-sens commun ou anti-sens commun. Ses attaques contre Aristote ont souvent été mal comprises. Ce que voulait signifier A. Korzybsky, c’est que son approche allait au delà des approches aristotéliciennes, non pas qu’elles soient fausses, mais en les englobant, comme la Relativité Générale va au delà de Newton. C'est pourquoi il parle de non-Aristotélisme et non d'anti-Aristotélisme. Il voulait aussi secouer la rigidité dans laquelle étaient tombés beaucoup de philosophes par le cartésiano-positivisme se réclamant d’Aristote, en ne retenant de lui que les syllogismes.
Pour A. Korzybsky, il faut retenir trois préceptes de base si l’on veut garder un esprit sain face au monde au réel tel qu’il est. Ceux-ci peuvent être donnés par analogie avec la relation entre une carte et le territoire :
1. Une carte n'est pas le territoire.
2. Une carte ne représente pas tout le territoire.
3. Une carte est auto-réflexive en ce sens qu'une carte "idéale" devrait inclure une carte de la carte, etc., indéfiniment.
Appliqué à la vie courante et au langage, cela donne :
1. Un mot n'est pas ce qu'il représente.
2. Un mot ne représente pas tous les "faits", etc.
3. Le langage est auto-réflexif en ce sens que nous pouvons l'utiliser pour parler à propos du langage (concept typiquement Systémique et Constructiviste, repris notamment par E. Morin).
On retrouve bien là un certain nombre de concepts systémiques tels que les niveaux, la réflexivité et l’auto-réflexivité, la nécessité des démarches d’abstraction conscientes, la modélisation (la carte), ou les boucles de rétroactions. Comme la Systémique, elle peut être vue comme une méthode de travail utilisable dans tous les travaux scientifiques (ou non), comme une méta-méthode. Elle s’oppose clairement à Descartes, autre inventeur d’une méta-méthode, car A. Korzybsky insiste souvent et clairement sur le fait que l’on ne peut se contenter de séparer le réel en petites pièces facilement analysables pour tout connaître, mais qu’il faut tenir compte du fait que le tout est supérieur aux parties : « le système nerveux humain comme-un-tout », concept typiquement aristotélicien ! Notamment pour lui, la formulation d'un système général, fondée sur les méthodes physico-mathématiques d'ordre, de relation, etc., permet d’édifier un système qui rendrait possible des évaluations appropriées et, par conséquent, une meilleur prédictibilité du réel.
Enfin A. Korzybsky doit absolument être rapproché de T. Kuhn car il est clair qu’une nouvelle théorie scientifique qui réussit à s’imposer en devenant un paradigme, finira par devenir le monde réel aux yeux des scientifiques, et au-delà. Ainsi le paradigme se met à échapper au premier précepte sanitaire d’A. Korzybsky : « une carte n'est pas le territoire », ou si l’on préfère le paradigme n’est pas la réalité ! A titre d’exemple, le paradigme cartésien fait croire à la plupart des gens -bien au-delà des seuls scientifiques- que le monde réel pourra bel et bien être découpé en petites parties sans problème. Ou bien, le paradigme newtonien fera croire au public qu’une loi locale demeurera vraie à grande échelle sans aucune remise en cause, approche clairement non-systémique par ignorance notamment du concept d’émergence. 
En résumé A. Korsybski va au-delà d'Aristote, et également de Descartes, tout comme la Systémique, et fait la critique justifiée des syllogismes, et surtout de leur usage exagéré et caricatural tel qu'il en a été fait à la fin du Moyen-Age.

III-2-12) Gestaltisme (ou théorie de la forme “Gestalt-théorie”)

Théorie de la psychologie moderne, issue des travaux de Wertheimer (1880), qui conçoit l’étude des systèmes psychiques ou physiques selon une approche structuraliste. Elle considère les phénomènes dans leur totalité, sans tenir compte des éléments isolables et sans signification hors de cet ensemble organisé. Cette théorie a d’abord été appliquée aux processus perceptifs, organisés en formes qui suivent des lois spécifiques :
  • lois d’homogénéité de l’objet, de proximité ou de similitude, dont les variations peuvent renforcer ou amoindrir la portée du stimulus et de ses effets. Constance de la forme qui est résistante à son changement, par un effet de mémoire de la forme réelle sur celle qui est perçue
  • lois de la relation figure-fond, prégnance de la « bonne forme », forme privilégiée, régulière ou symétrique. Cette théorie suppose les mécanismes d’individualisation des objets dans un champ, de leur action réciproque et des interactions entre les deux, des rapports entre la réponse perceptive et la stimulation. Elle s’est étendue à de nombreux domaines psychologiques et à la médecine. Le Gestaltisme est lié au Connexionnisme au sens où l’ayant précédé, il n’a pu utiliser la puissance de l’électronique moderne qui a permis de vérifier où d’infirmer beaucoup de thèses du Gestaltisme. Par exemple celui-ci prédisait un mode d’analyse/perception d’images qui a pu être vérifié (simulé) avec certains réseaux de neurones artificiels beaucoup plus tard. Dans la pratique aujourd’hui, cette théorie se retrouve dans les algorithmes de reconnaissance de formes, de visages (biométrique), de configurations de courbes pathologiques par exemple en cardiologie, etc... 
SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (Constructivisme Épistémologique)

Benjamin de Mesnard

dimanche 8 février 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Darwin versus Popper+Kuhn)

III-2-9) Comparatif Darwin versus Popper+Kuhn:
Tableau comparatif de la « théorie de l’évolution des espèces des théories scientifiques » de Popper + Kuhn avec la théorie de l’évolution des espèces vivantes de Darwin :
Item
Darwin
Popper+Kuhn
Le sujet l’espèce vivante la théorie scientifique
Environnement naturel des espèces vivantes milieux ou écoles scientifique, universités, laboratoires
Niche écologique secteur scientifique
Apparition de nouvelles espèces de nouvelles théories scientifiques
Moteur du changement
mutations génétiques accidentelles
(néo-darwinisme)
idées, rêves, réflexions conscientes ou inconscientes et accidentelles, analogies plus ou moins valides d’un ou plusieurs chercheurs
Compétition pour une niche écologique entre théories scientifiques contradictoires sur un même secteur scientifique
Sélection l’espèce la plus apte pour une niche écologique donnée à un instant donné la théorie qui n’a pas (encore) été démontrée fausse sur un sujet donné (avec les instruments de mesure et/ou les moyens de l’époque)
Rétroaction
le « re » de éco-auto-re-organisation
des espèces sur leur environnement en contribuant à le changer des théories sur le niveau de connaissance global des scientifiques et leur capacité en retour à accepter de nouvelles théories puis à en imaginer d’autres…

Karl Popper croit régler son compte à l’induction, qui n’a plus aucune valeur d’intérêt à ses yeux. Pour Popper, savoir comment une hypothèse nouvelle apparaît n’est pas le plus intéressant. Cela n’est pas plus intéressant que la vie privée d’un grand scientifique ou philosophe. Ce qui est intéressant –et donne à l’hypothèse son statut de scientifique- est de savoir si elle peut être intrinsèquement sujette à réfutation. C’est pourquoi l’empirisme s’oppose au rationalisme chez Popper. On verra plus loin cependant que l’induction ne peut pas être méprisée ainsi non plus car elle est -comme décrit plus haut- créatrice de nouvelles idées alimentant le « générateur » de nouvelles théories. On retrouve ici une analogie avec Darwin où les mutations génétiques accidentelles alimentent le « générateur » de nouvelles espèces. Sur ce point des études ont montrés que certaines conditions culturelles, sociétales ou sociologiques doivent être réunies pour que ce « générateur » de nouvelles théories se mette en place pour faire démarrer le progrès scientifique. Cela n’a pas été toujours le cas en Europe, il s’est produit vers le XVI° siècle, et ne se produit pas encore de nos jours dans certaines régions de monde.

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Benjamin de Mesnard

samedi 17 janvier 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Popper)

III-2-8) Karl Popper l'épistémologue

K. Popper a tenté de mettre sur pied une méthode pertinente dans le but de tester les théories afin de savoir si elles sont scientifiques ou non. K. Popper -en s’appuyant sur David Hume- a voulu montrer quels étaient les critères définissant la science de la non-science, ces critères sont qualifiés de critères de démarcation. En cela, il s’est opposé au Cercle de Vienne (Schlick, Carnap, Hahn, Neurath, etc…) et à leurs théories connues sous le nom de Positivisme Logique.
Le Positivisme Logique est un Positivisme corrigé de ses excès, car devenu idéologique voir mystique avec A. Comte. Le Positivisme Logique est résolument réductionniste et vérificationniste. Il est réductionniste car –comme le Positivisme- il est analytique et cartésien. Il est vérificationniste car il affirme comme critère de démarcation entre science et non-science que l’on doit pouvoir vérifier, c'est-à-dire reproduire à tout moment, une expérience pour vérifier que l’on obtient bien à nouveau sous les mêmes conditions, les mêmes résultats. On peut alors en déduire qu’une loi scientifique existe, que la Théorie est Vraie (avec un « V» majuscule). On retrouve ici le concept de « Présomption Fatale » chère à F. Hayek : la certitude de l'atteinte de la Vérité en science, présomption fatale qui se retrouve dans la société avec les historicistes Hégéliens ou Marxistes par exemple et autres Constructivistes Sociaux qui croient savoir reconstruire la société à zéro à partir de leurs Idées décrétés comme Vraies. K. Popper y revient, voir (III-2-15). Ainsi sur la certitude que les connaissances scientifiques aboutissent à la Vérité grâce au matérialisme scientifique, on peut donner ce mémoire signé Staline citant Lénine : « Lénine accuse de fidéisme Bogdanov, Bazarov, Iouchkévitch et les autres partisans de Mach ; il défend la thèse matérialiste bien connue d'après laquelle nos connaissances scientifiques sur les lois de la nature sont valables, et les lois scientifiques sont des vérités objectives ; il dit à ce sujet : « Le fidéisme contemporain ne répudie nullement la science ; il n'en répudie que les "prétentions excessives", à savoir la prétention de découvrir la vérité objective. S'il existe une vérité objective (comme le pensent les matérialistes), si les sciences de la nature, reflétant le monde extérieur dans l'"expérience" humaine, sont seules capables de nous donner la vérité objective, tout fidéisme doit être absolument rejeté. » (Matérialisme et empiriocriticisme, t. XIII, p.102.) ». [STALINE, J.V., Matérialisme dialectique et Matérialisme historique, p 8, 1938]. Bizarrement d’ailleurs Lénine et Staline assimilent d’une manière incompréhensibles le refus de croire que les sciences donnent des théories Vraies au fidéisme, c’est à dire à la Foi religieuse, elle qui bien au contraire prétend détenir la Vérité par la Foi et les saintes écritures… tout comme le marxisme ! 
Pour K. Popper, ce critère vérificationniste trouve ses limites dans l’impossibilité –au contraire- d’affirmer qu’une théorie est vraie, même après un très grand nombre d’expériences répétées confirmant le résultat attendu. Rien ne dit en effet que le Nième test ne vas donner un résultat en contradiction avec une autre prédiction issue de la théorie, qui se trouve donc alors réfutée. Il faut aussi combattre le syndrome de l' explication "ad-hoc" donnée après coup pour expliquer pourquoi lors de ce dernier test la théorie a échouée.  Il faut donc trouver un autre critère que celui des vérificationnistes pour qui il suffit d'avoir un grand nombre de tests, d'expériences confirmant une théorie pour la déclarer "vraie"... et cesser les tests, les expériences. Certains pourront aller jusqu'à délibérément ignorer, passer sous silence, les tests ayant démontré que la théorie est fausse : c'est ce que font graphologie, astrologie, ou les utopies (Nazisme, Marxisme...) etc... mais aussi régulièrement des scientifiques refusant une remise en cause par trop profonde de leur paradigme et du travail de toute une vie … En fait, pour K. Popper, une théorie est scientifique lorsqu’elle revendique un statut universel ET se donne les moyens d’être démontrée fausse si jamais il s’avère qu’elle l’est : 
 
une théorie scientifique doit donc être intrinsèquement réfutable. 
 
A l’inverse, on ne peut jamais démontrer qu’une théorie scientifique est vraie. Ainsi une théorie scientifique offrira d’emblée les moyens de la tester, de la soumettre à un certain nombre de tests expérimentaux, afin de démontrer qu’elle est fausse (si elle l’est) : c’est le concept traduit à tort en français de « falsification de la théorie », et qu’il est plus propre de traduire par « réfutabilité de la théorie ». Car il s'agit bien ici, non pas de produire un faux document (falsification), mais de réfuter une théorie. Karl Popper insiste sur le fait que ce n’est pas parce qu’une théorie a passé avec succès cent tests de réfutations qu’elle pourra être considérée comme vraie, ce que le grand public a souvent tendance à croire. Une théorie pourra aussi être considérée à tort comme vraie parce qu’elle a passé avec succès un certain nombre (voire un grand nombre) de tests expérimentaux effectués avec une certaine précision due aux outils de mesure de l’époque. Mais elle pourra être mise ensuite en défaut par le même test effectué ultérieurement avec des instruments plus précis, ou bien en tombant sur un cas de figure différent. Par exemple la théorie de la gravitation de Newton était considérée comme « vraie » avec la précision des instruments de mesure de la fin du XVIII° siècle. Elle s’est révélée fausse dans l’absolu, avec la précision plus élevée des instruments du XX° siècle, lorsque les effets relativistes de la théorie d’Einstein ont pu être mis en évidence. Il est maintenant admis -par seule commodité- de dire que la théorie de Newton est « vraie avec X % de marge d’erreur, ou d’approximation », mais cette approche doit être absolument rejetée.
Attention, cette notion de « vérité d’une théorie » a été approfondi par ailleurs, notamment par le Constructivisme épistémologique, et il n’est pas question ici de soutenir qu’Einstein est simplement plus exact que Newton, car on a bien assisté avec la Théorie de la Relativité à l’apparition d’un nouveau paradigme –au sens de Th. Kuhn- scientifique et épistémologique par rapport à la théorie de Newton. On rejoint ici le concept de théorie d’Einstein plus « forte » (au sens de Gödel) que la théorie de Newton. En effet la théorie de Newton peut être définie comme un sous-ensemble de la théorie d’Einstein, pour ne pas dire un sous-système. Une fois de plus, cela n’enlève rien au fait que la Théorie de la Relativité d’Einstein fait appel à des concepts et des outils mathématiques qui n’existent pas chez Newton, d'une part et que -surtout- la théorie de Newton a été réfutée définitivement entre autres avec la mesure de la trajectoire de la planète Mercure.
Dans une deuxième étape, Karl Popper est allé plus loin en contrant à nouveau les thèses du Cercle de Vienne munis de ses critères de démarcation, en montrant que la genèse (l’induction) des théories scientifique ne présentait aucun intérêt d’étude. Ce qui était important était ce régime de création/tests/réfutation/modification de la théorie (ou création d’une nouvelle théorie) /tests… à nouveau. Pour cela encore faut-il que l'environnement du chercheur, la société dans laquelle il vit, autorise l'apparition d'idée puis de théories nouvelles, remarque qui amènera K. Popper à « La Société Ouverte et ses Ennemis » T1 et 2 vu en (III-2-15)... Il a montré, que ces vagues successives de théorie plus ou moins en ruptures les unes avec les autres dans le temps, constituaient autant de paradigmes (mis en exergue par Th. Kuhn) qui se succédaient. Cette mise en lumière de la vraie genèse des théories scientifiques est due à cette boucle de rétroaction entre l’apparition aléatoire des idées à l’origine des théories -la fameuse pomme de Newton !- et cette possibilité de les tester et d’en démontrer ou non leur fausseté (les réfuter). On perçoit bien l’analogie complète entre cette sélection artificielle -parce que faite par les hommes- et la sélection naturelle des espèces vivantes chez Darwin. Cette sélection artificielle n'est autre que la « BVSR » : blind variation and selective retention, c'est à dire variations aveugles puis rétention sélective explicitée en (III-2-6), où l'induction joue le rôle des mutations, et les tests/expérimentations scientifiques pour tenter de réfuter la théorie, joue celui de la sélection naturelle. On voit immédiatement aussi l’esprit -involontairement- systémique de cette « théorie de l’évolution des espèces des théories scientifiques ». Ceci explique la capacité à survivre à très long terme des « théories » non-scientifiques : astrologie, graphologie, religions, idéologies, homéopathie, etc.… car elles ne sont pas soumises à cette véritable pression de sélection naturelle par l'environnement scientifique comme le sont les théories réellement scientifiques.
Enfin, K. Popper a apporté une dernière amélioration à ses théories en admettant qu’une théorie pouvait être plus ou moins corroborée. Ceci est une tentative de réponse aux critiques qui soulignaient le fait que certaines théories pourtant authentiquement scientifiques ne pourraient jamais être réfutées. En effet, toute théorie reposant sur une affirmation d’existence positive, comme par exemple : « il peut exister des cas de transmission de grippe aviaire à l’homme » ne pourra jamais être réfutée, car si ce cas ne s’est jamais produit, rien ne nous dit qu’il ne produira pas demain. Auquel cas la théorie serait bel et bien vérifiée bien que non réfutable. C’est en quelque sorte l’inverse des théories reposant sur une généralisation (par induction) comme l’exemple connu « Tous les corbeau sont noirs » où il suffit de trouver un cas et un seul de corbeau d’une autre couleur pour réfuter la théorie au sens de Popper. En résumé, Popper s’applique aux théories reposant sur une proposition de type « Tous … », ou « Quelque soit … ». Mais ne s’applique pas à « Il existe au moins un cas de… ». On est donc dans le cas inverse des théories de type « Tous...» : elles ne peuvent être réfutées.... bien que possiblement vérifiables !

Tableau synoptique corroborations/réfutations possibles :

Type de théorie
Réfutation
Corroboration
« Quelque soit le cas… »
ou « Tous les… »
Possible :
Trouver un seul cas contraire.
Mais encore faut-il que les tests soient possibles en pratique (sociologie…), même s’ils sont possibles en théorie (un protocole de test est imaginable mais non réalisable en pratique).
Possible (statistique) :
Vérifier N cas confirmant la proposition (position de départ du Cercle de Vienne : le vérificationnisme). Mais rien ne dit qu’elle ne sera pas réfutée demain par un cas unique contraire.
« Il existe un cas… »
ou
« Il peut exister un cas… »
Impossible :
Vérifier N cas où la non-existence est confirmée ne réfute pas la proposition car le cas contraire confirmant le « il existe …» peut arriver demain.
Possible (absolu) :
Il suffit de trouver un cas confirmant ce « il existe… ». Mais encore faut-il que les tests soient possibles en pratique (sociologie…), même s’ils sont possibles en théorie (un protocole de test est imaginable mais non réalisable en pratique).

K. Popper rejoint la Systémique par ses critères de démarcations basés sur la réfutabilité des théories (les modèles et les simulations qui en sont tirées pour la Systémique) et sa lutte contre le Positivisme « classique » d’A. Comte et le Positivisme Logique du Cercle de Vienne.
 
 
Remarque importante : Concernant la Systémique, il faut assimiler aux théories scientifiques les modèles et leurs simulations (lorsque on fait "tourner" le modèle) : un modèle construit par un chercheur est scientifique s'il est réfutable lors d'une simulation. Si l’une de ces simulations montre un comportement présentant un écart « trop » important par rapport au comportement de l’objet réel, ce modèle devra être abandonné ou au minimum modifié. Le « trop » est ici à définir en fonction des instruments de mesures disponibles, du projet du modèle (naturellement) et de la découpe/simplification (est-elle pertinente ?) de l’objet étudié dans le réel. Ainsi une théorie scientifique n’est pas autre chose qu’un modèle, et inversement un modèle - au sens de la Systémique (voir II-3-7) - est une théorie scientifique : «  …le modèle n’est pas tant une abstraction de la réalité qu’une réalité parallèle. Le monde du modèle n’est pas construit en partant du monde réel et par soustraction des facteurs qui le rendent complexe ; bien que le monde du modèle soit plus simple que le monde réel, il n’en est pas une simplification » (Sugden, 2000).
Dans cette approche l’astrologie reste effectivement classée comme non scientifique, par contre l’économie, la psychologie ou la sociologie rejetées par le positivisme pourraient être acceptée (?) comme scientifiques. 
 
Encore faut-il dans ces domaines « mous » ne pas tomber dans l’inversion du modèle popérien : devant l’hyper complexité du réel, il est en effet tentant de construire un modèle basé sur un seul et unique paramètre via une « découpe/simplification » violente sans se poser de question sur sa validité, et donc en oubliant la phronésis/prudence d’Aristote et J.B. Vico. Après avoir fait « tourner » ce modèle hyper simplifié de la réalité (et donc facile à programmer), on en tire de grandes conclusions sur… la réalité censée se mettre en conformité avec ce modèle. Or c’est l’inverse qui doit être fait : dans la comparaison des résultats des simulations tirées du modèle avec le monde réel, c’est le modèle qui doit alors se mettre en conformité avec le monde réel et non l’inverse ! 
Le Constructivisme épistémologique parle en effet aujourd’hui de la viabilité ou non des modèles, concept fort proche de celui de la vérification des théories du Positivisme avant K .Popper. Ce qu’il faudrait évoquer serait plutôt un concept de modèle réfutable « viable sous réserve jusqu’à preuve du contraire », en étant conscient que, de toutes façon, le modèle ne corresponds jamais à la réalité mais peut seulement la simuler plus ou moins fidèlement car « la carte n’est pas le territoire » (A. Korzybsky). L’intérêt de cette approche est de lever le problème des théories « il existe » décrit plus haut. En effet un modèle peut permettre un grand nombre de simulations –c’est d’ailleurs l’un des principaux intérêts de l’approche systémique notamment dans le but d’approfondir sa compréhension de l’objet étudié- il devient donc plus facile de « déclencher » le scénario où le cas du « il existe » se produit pour alors confirmer le modèle. En effet la plupart des modèles sont virtuels et réalisés sur ordinateurs, et non physiquement, sur maquette, ou autres moyens non virtuels, ce qui autorise un nombre de simulations très élevées en un délai très court. On opère alors en symétrique entre les deux types de modèles : le « quelque soit » qui travaille en réfutation possible du modèle dès que la simulation s’écarte « trop » de la réalité et contredit ce « quelque soit » ; et le « il existe » qui travaille en vérification possible du modèle dès que la simulation déclenche le comportement, c’est à dire trouve le cas prévu par le « il existe ».

Schéma de la boucle rétroactive Systémique dans la démarche scientifique :


SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (Darwin vs Popper)

Benjamin de Mesnard