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dimanche 29 mars 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Constructivisme épistémologique)

III-2-13) Le Constructivisme épistémologique

Note : à ne pas confondre avec le Constructivisme Social qui a la « présomption fatale » de reconstruire la société à partir des idées décrétées Vraies de certains individus au pouvoir s'estimant plus intelligents que les autres…
Le Constructivisme épistémologique n’est pas à proprement parlé apparenté à la Systémique, il est plus approprié de dire qu’il en descend, qu’il l’utilise pour en tirer les leçons adéquates en terme d’épistémologie. Systémique et Constructivisme épistémologique sont en fait intimement liés tout comme matière et forme chez Aristote... Le terme est apparu dès 1928 chez L. von Bertalanffy – ce qui montre le lien étroit avec la Systémique - : « La loi [naturelle] n’appartient pas au domaine empirique, mais est une relation logique entre des constructions conceptuelles […] Seule la pensée constructive édifie les lois. ». [Bertalanffy L. von, « Kritische Theorie der Formbildung, Abhandlungen zur theoretischen Biologie, hrsg. v. Julius Schaxel, », Berlin, Gebrüder Borntraeger, 1928, pp. 91 et 94.]. Le concept a été développé au cours des années 90-2000 par J.L. Le Moigne. Il a été en quelque sorte co-développé avec E. Morin à travers ses ouvrages « La Méthode » en plusieurs tomes et autres œuvres et plus spécifiquement l’association MCX-APC (Modélisations Complexes – Association pour la Pensée Complexe). Le Constructivisme épistémologique soutien –comme le dit Bachelard- qu'en matière de philosophie de la connaissance, que « rien n’est donné, tout est construit ». Une théorie scientifique est relative à son époque, son paradigme (T. Kuhn), elle provient d’une construction de l’esprit qui tente d’expliquer une partie du réel. Ici encore il faut citer L. von Bertalanffy : « La perception est universellement humaine, déterminée par l’équipement psycho-physique de l’homme. La conceptualisation est liée à la culture parce qu’elle dépend des systèmes symboliques que nous appliquons, lesquels sont largement déterminés par des facteurs linguistiques, la structure du langage appliqué» [BERTALANFFY, L. von, An essay on the relativity of categories, Philosophy of Science, 1955, p 253]. Cette citation permet de noter au passage la réelle proximité intime du Constructivisme épistémologique avec la Systémique. Avec le Constructivisme on retrouve à nouveau cette idée de la Systémique de découpe arbitraire et à risques du réel, car venant d’un choix, d’un point de vue, du chercheur. Le Constructivisme est en opposition complète avec Descartes bien sûr et avec l’ensemble du Positivisme. Il s’attaque à l’ensemble de la complexité du réel et l’accepte, en refusant le découpage analytique cher à Descartes. Il utilise délibérément un ou des modèles dans le but de « comprendre » la chose étudiée et dans une démarche faisant appel à l'analogie, tout en étant conscient de l’interaction qui existe entre le chercheur et l’objet d’étude. En accord avec K. Popper, pour le Constructivisme épistémologique, il n’y a pas de Vérité absolue (avec « V » majuscule), mais des approches de vérités relatives, momentanées et en évolution. Ainsi, K. Popper écrit : « C’est toujours nous qui formulons les questions à poser à la nature ; c’est nous qui sans relâche essayons de poser ces questions de manière à obtenir un « oui » ou un « non » ferme. Car la nature ne donne de réponse que si on l’en presse. » [POPPER Karl, 1978, p 286]. Mais cette démarche ne relève pas du Relativisme, car ici la nature, le réel,  est bel et  bien reconnu comme existant réellement, la seule chose relative venant de nos capacités de compréhension limitées. A ce titre l’expérimentation scientifique, si chère à A. Comte qui la considère comme un référentiel absolu, est vue ici comme un outil parmi d’autres –tout comme par exemple les modèles- à prendre avec précaution, dont les résultats ne sont pas toujours (très rarement par exemple en sciences sociales) reproductibles. Ses résultats sont sujets à interprétations par le chercheur qui va donc devoir décider s’ils réfutent ou non sa théorie. Celui-ci rentre donc encore plus profondément alors en interaction avec la chose étudiée… La recherche devient projet (projective) : « tout est méthode, et le chemin se construit en marchant » (A. Machado).
Le Constructivisme épistémologique s’exprime sous trois facettes : le relationnel (ou « génétique ») de J. Piaget, le projectif (ou téléologique) de J.-L. Le Moigne et le radical (ou phénoménologique) de E. von Glazersfeld :
  • Le relationnel a donné lieu à de nombreux développements dans le monde de l’éducation. Il montre que l’enfant développe par constructions progressives ses capacités cognitives et qu’il redécouvre certains concepts (présence/absence, nombre, existence d’un objet même lorsqu’il est caché) « universels » par reconstruction spontanée. Le langage apparaît au même âge en s’appuyant sur ces mécanismes.Il est aussi nommé « épistémologie génétique » car il montre que l’enfant, dans sa construction progressive des concepts, ne part pas de rien, mais démarre d’une base qui semble être propre à l’être humain (et peut-être à d’autres espèces du moins en partie : primates, dauphins,…) : une base génétique, appelée les schèmes. Ce Constructivisme épistémologique rejoint par conséquent en apparence Kant et ses connaissances « à priori » mais ce n’est pas en réalité le cas car comme le dit L. von Bertalanffy (en parallèle de J. Piaget) : « chaque organisme découpe pour ainsi dire dans la masse des choses qui l’entourent et conformément aux dits organes un petit nombre de caractéristiques [Merkmale] auxquelles il réagit, qui forment dans leur ensemble son « milieu » [Umwelt] ; rien du reste ne lui étant accessible. Chaque animal est comme entouré d’une bulle de savon par son milieu, lequel porte en lui tout ce qui fait sa vie et est constitué des caractères qui lui sont accessibles […] La relation entre le milieu et l’organisation [psychobiologique] concerne aussi les « formes de l’intuition » que Kant tenait pour des principes immuables, « a priori » : l’espace et le temps. Le biologiste trouve qu’il n’y a pas d’espace ni de temps en soi, mais des espaces et temps qui dépendent de l’organisation. » [BERTALANFFY, L. von, Das Gefüge des Lebens, Leipzig, Teubner,1937, p 154-155]. Dans ce passage L. von Bertalanffy utilise d’ailleurs le mot « découpe (...) dans la masse des choses », mot clé qui revient très souvent dans cet essai...
  • Le projectif soutien que tout sujet est projet, qu’il a un but, un objectif. Il faut par conséquent l’étudier non en fonction de sa seule organisation (synchronique) mais aussi de son projet, de sa fonction en fonction de ses buts téléologiques (diachronique). Il s’agit en somme pour reprendre la Systémique de trouver ses équifinalités. Cette approche rejoint clairement Spinoza lorsqu’il explique à Blyenbergh en (III-2-2) ce que j’appelle ici la Forme spatio-temporelle, et ben sûr rejoint Aristote.
  • Le radical s’intéresse particulièrement à la construction de l’esprit (du chercheur), c’est le « rien n’est donné, tout est construit » de Bachelard. Sans être anti-Kantien par nature, il minimise le fait qu’il puisse exister quoi que ce soit « à priori » au départ, se rapprochant curieusement de la « tabula rasa » de Descartes… en voulant rejeter l’ontologisme. Cette position est quelque peu opposée aux deux autres, qui bien au contraire, soutiennent que si tout est construit, tout se construit à partir de quelque chose, et plus précisément de systèmes préexistants, structures originelles, structure cervicales innées issues de la sélection naturelle, culture, croyance conscientes ou inconscientes du chercheur, capacités intellectuelles différentes,…. Le radical rejette ainsi l'idée du « réel voilé » de B. d'Espagnat, non pas qu'il nie véritablement que le réel existe, mais plutôt qu'il part du principe que tout se passe « comme si » le réel n'existait pas. Tout -d'où le nom de radical- est alors construit dans l'esprit du chercheur, le réel tel qu'il le conçoit, son esprit et aussi l'action de son esprit sur le réel et réciproquement. Par conséquent ce Constructivisme est clairement relativiste et se rapproche -involontairement- d’une forme d’idéalisme. Cependant ce Constructivisme épistémologique ne peut en aucune manière se faire cataloguer comme plato-cartésien pour autant car il est clairement parent des deux précédents et est souvent cités par eux. L’apport de cette position est, par prudence toute vichienne, de s’abstenir de prendre un à priori ontologique sur le réel et de ne considérer l’existence de systèmes que dans les modèles créés par le chercheur sans en conclure que le modèle reflète si fidèlement la réalité : c’est « la carte n’est pas le territoire » de A. Korzybsky. En somme le Constructivisme radical est une théorie du savoir et non de l’être.
L’ensemble des Constructivismes se retrouvent dans le fait que le but est non pas d’étudier le réel donné indépendant de l’observateur comme le veut le positivisme, c’est le dualisme cartésien, mais de construire des modèles dont on tirera -prudemment- des simulations au cours d’un projet, d’une conception, d’un ingénium pro actif. Les résultats de ces simulations devront bien sûr alors être testées sur le réel par des expériences afin de vérifier la conformité de ces résultats (prédictions) avec le monde réel selon la méthode de conjectures et réfutations de K. Popper.

Comme on le voit ce « constructivisme » n'a rien à voir avec le  constructivisme social dénoncé par F. Hayek. Celui de Hayek désigne la volonté -présomption fatale !-, de recréer /reconstruire la société en décrétant qu'une ou quelques idées doivent impérativement s'imposer à tous. Par exemple : une race supérieure aux autres, ou bien que tout les citoyens doivent être absolument égaux, ou encore qu'une "Classe" doit vaincre au bout de l'Histoire (avec un "H"). C'est la route de la servitude, souvent en apparence pavée de soit-disant bon sentiments...

SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (F. Hayek)

Benjamin de Mesnard

samedi 27 décembre 2008

III) Théories alliées à la Systémique (Darwin et Bachelard)

III-2-6) Darwin (1809-1882)

Darwin est incontestablement l’un des premiers -ou le premier ?- scientifique ayant utilisé en pratique les concepts de la Systémique… bien avant sa conceptualisation. Il a en effet clairement utilisé pour sa théorie de l’évolution des espèces vivantes la plupart des concepts clefs explicités plus haut, en faisant parfaitement la différence entre l’individu et l’espèce, espèce qui en l’occurrence joue bien le rôle de système principal selon les définitions de la Systémique. Cela explique probablement pourquoi il a eu autant de mal à se faire comprendre au sein d’un XIX° siècle mécaniste, cartésien et pour finir positiviste.
Il faut lui rendre hommage en cela car l’étude de son œuvre ne cesse pas de surprendre à l’égard de la haute maîtrise qu’il avait de tous les concepts systémiques.
On retrouve chez Darwin en effet les concepts de systèmes ouverts, de bruit -les mutations-, de systèmes en inter-actions, d’équilibre ergodique –l’adaptation-, et d’auto-finalité, dernier point sur lequel il a été le plus attaqué à son époque et ensuite par les cartésiens. L’Église Catholique qui l’a attaqué sans cesse et le refuse encore aujourd’hui, n’a pas vu ce rapprochement avec Aristote et Saint Thomas d’Aquin sur le point de la finalité, croyant que Darwin soutenait des thèses mécanistes fortes alors qu’il avait réintroduit la finalité, sous une approche bien sûr différente des Thomistes car sous la forme d’équifinalité, voir (III-2-1), utilisée par la Systémique. Ce débat est toujours ouvert aujourd’hui, mais il est clair que l’Église Catholique et plus encore les Évangélistes gagneraient à se former à la Systémique et à Aristote afin de réétudier leurs positions sur Darwin…
Actuellement le darwinisme, ou la sélection naturelle, est utilisé en R&D pour créer d’une manière aléatoire des types de robots marcheurs, puis les sélectionner par essais/erreurs (virtuels simulés par ordinateur à grande vitesse) amenant l’élimination sans intervention humaine des moins efficaces. Ces robots, issus d'une sélection naturelle inintentionelle et non d’un cerveau humain, donnent des résultats meilleurs que les robots conçus par des ingénieurs. Des architectures de circuits électroniques sont conçues en s’appuyant sur ce même procédé. Celui-ci donne en final un résultat que certains ne peuvent s’empêcher de qualifier « d’ingénieux » alors que précisément nul ingénieur n’est intervenu dans la conception de ces robots ou circuits électroniques !
Concernant cette proximité entre Darwin et le Constructivisme épistémologique, on peut citer par exemple J. D. Raskin dans un article intitulé « The Evolution of Constructivism », jeu de mot indiquant que le Constructivisme épistémologique est en train d'évoluer, de se rapprocher, des théories de Darwin. Après avoir rappelé que la théorie de l'évolution est aussi appelée théorie de la sélection, il résume celle-ci par « BVSR » : blind variation and selective retention, c'est à dire variations aveugles puis rétention sélective. Les variations aveugles viennent des mutations, pas forcément aussi aléatoires que l'on aurait pu le penser (car dépendant aussi du milieu, de l'environnement), mais se produisant bien en aveugle, c'est à dire sans intention « divine » et arrivant sans avoir été « testées » par la nature. Ces variations aveugles si elles sont favorables pour les individus et/ou l'espèce, dans leur environnement à ce moment là, et donc « testées avec succès » seront alors retenues et se propageront. J.D.Raskin fait le rapprochement entre la BVSR darwinienne et la Systémique en décrivant ce même processus dans la construction de nos idées, connaissances ou théories : « But Campbell extends evolutionary thinking into the psychological and social realms, contending that BVSR is “fundamental to all inductive achievements, to all genuine increases in knowledge, to all increases in fit of system to environment” (Campbell, 1974, p.421). Not only have people evolved biological structures, but also those structures have given rise to psychological capabilities—such as the ability to psychologically construe events. This evolved ability to construe also allows people to evolve their constructs during the course of their existence. Further, just as psychological perspectives evolve, social institutions also evolve. » [RASKIN, 2008].

III-2-7) Gaston Bachelard (1884-1962)

Gaston Bachelard est défini par JL Le Moigne comme un précurseur du Constructivisme épistémologique notamment dans ses différents ouvrages sur la « Philosophie du Non » et sur « Le Nouvel Esprit Scientifique » où il a clairement repositionné le problème de l’évolution des sciences. Pour lui, ces évolutions ne se font pas progressivement par étapes successives et continues, mais se font au contraire par crises, rejets des positions précédentes souvent dans le but de tenter « d’expliquer » une observation ou un test réfutant la ou les théories dominantes du moment –le paradigme aurait dit T. Kuhn- mais qui du fait de leur apparente solidité peut bloquer, empêcher la révolution scientifique nécessaire de s’accomplir. Il faut citer à nouveau ici la phrase de G. Bachelard « Rien n’est donné, tout est construit » qui souligne bien qu’il voyait les sciences dans une construction/destruction perpétuelle comme décrit plus haut, et non comme quelque chose qui pouvait se contenter de recueillir un réel donné. La science est donc dans la démarche de « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter. Position éminemment propre à la Systémique bien naturellement, en particulier sur la méthode consistant à « découper » dans le réel arbitrairement mais d’une manière consciente et délibérée comme décrit en (II-3-6-b) le « morceau » à étudier. G. Bachelard a su dépasser le débat empirisme/rationalisme, voir le (V-3).
Il a insisté sur le projet, typique du Constructivisme épistémologique : « Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet » [BACHELARD, Gaston, 1940, p15], où l’on retrouve l’ingénium de G. Vico.
Il a rétabli l’équilibre (dynamique !) entre Idéalisme et Réalisme-Empirisme. Cette fausse opposition, comme décrit plus loin (voir V-3) doit être dépassée dans une démarche que l’on peut qualifier de constructiviste épistémologique, qu’il appelle « Rationalisme appliqué et Matérialisme technique ». Je cite : « En fait, ce chassé-croisé de deux philosophies contraires en action dans la pensée scientifique engage des philosophies plus nombreuses (...) Par exemple, on mutilerait la philosophie de la science si l’on n’examinait pas comment se situe le positivisme ou le formalisme. (…) Une des raisons qui nous fait croire au bien-fondé de notre position centrale, c’est que toutes les philosophies de la connaissance scientifique se mettent en ordre à partir du rationalisme appliqué. Il est à peine besoin de commenter le tableau suivant, quand on l’applique à la pensée scientifique :

Idéalisme
^
|
Conventionnalisme
^
|
Formalisme
^
|
Rationalisme appliqué et Matérialisme technique
|
v
Positivisme
 |

v
Empirisme
 |

v
Réalisme
Indiquons seulement les deux perspectives de pensées affaiblies qui mènent, d’une part, du rationalisme à l’idéalisme naïf et, d’autre part, du matérialisme technique au réalisme naïf. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 115-116 tiré de « Le Rationalisme Appliqué », PUF 1970, pp. 4-7]. Ainsi l’activité scientifique doit rester à l’équilibre entre deux position extrémistes chères au philosophe qui, comme l’explique fort bien Bachelard : « par métier trouve en soi des vérités premières, l’objet pris en bloc n’a pas de peine à confirmer des principes généraux. […] Alors une seule vérité suffit à sortir du doute, de l’ignorance, de l’irrationalisme, elle suffit à illuminer une âme. […] L’identité de l’esprit dans le « je pense » est si claire que la science de cette conscience claire est immédiatement la conscience d’une science, la certitude de fonder une philosophie, un savoir. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p121]. Attaque frontale du Cartésianisme s’il en est ! On retrouve ici plusieurs thèmes de la Systémique :
  • l’équilibre (dynamique ponctué bien sûr) entre les positions extrêmes tenues par certains philosophes mais aussi implicitement conservées par beaucoup de scientifiques. Le constructivisme épistémologique cherchera, comme vient de le décrire Bachelard, a rester entre les deux dans une démarche pragmatique de rationalisme appliqué, et non universel, pour ne pas dire de rationalisme limité.
  • La prudence, comme recommandé par G.B. Vico, à ne pas confondre avec le doute cartésien qui aboutit précisément à l’inverse en fait, car ne servant qu’à introduire subrepticement la tabula rasa, le soi-disant point fixe du « je pense ». Ainsi « La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 16 tiré de « La Formation de l’Esprit Scientifique  », J. VRIN 1967], qui rejoint la nécessité de ne pas ignorer notre ignorance en restant modeste dans son approche…. Thème repris par K. Popper et F. Hayek (voir III-2-8 et III-2-14).
SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (K. Popper)

Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme

dimanche 28 septembre 2008

II) Présentation détaillée de la Systémique (4/8)

II-3-7) Formalisation et modèles :

On ne peut parler de Systémique sans parler de formalisation. Les différents formalismes préexistaient à la Systémique mais sont employés par elle méthodiquement et consciemment, notamment en établissant des analogies avec le réel par l’intermédiaire de modèles. L’analogie est un outil pour la Systémique, encore une fois en opposition avec Descartes qui la combattait comme incertaine, ou relevant d’une pensée archaïque et magique qu’il fallait éliminer. Le malentendu a duré longtemps, l’utilisation systématique des modèles et des analogies, dégagés de toute confusion avec une pensée primitive, se faisant au cours du XX° siècle.
Enfin il ne faut pas perdre de vue deux choses avec les modèles :
  - « la carte n’est pas le territoire » d’A. Korzybski, le modèle n’est pas la réalité ;
 - ils doivent donc être utilisés, et surtout généralisés au monde réel avec la plus extrême phronésis/prudence d’Aristote et G.B. Vico ;
  - enfin, inventer, construire une théorie, n’est pas autre choses que créer un modèle, une théorie est un modèle conceptuel de la réalité, simplifié et découpé plus ou moins arbitrairement dans la réalité et en prenant des risques. C’est ce que résume L. von Bertalanffy dès 1965 en une phrase qui contient déjà tous les mots clés de la Systémique, du Constructivisme épistémologique et de la méthode de conjecture/réfutation de K. Popper : « Un modèle théorique est une construction conceptuelle qui restitue de manière consciemment simplifiée certains aspects d’un phénomène naturel et permet des déductions et des prédictions qui peuvent être testées dans l’expérience. ». [BERTALANFFY L. von, « Zur Geschichte theoretischer Modelle in der Biologie. » , Studium Generale, 18, 1965, p 291].

Il existe plusieurs types de modèles, dans le cadre de processus de modélisations bien définis :

a) Types de modèles :

  • Modèle verbal (premier modèle mis sur pied par le chercheur). Ce modèle intuitif est le plus proche de la pensée primitive ou instinctive, où le chercheur explore une idée incertaine voire fugitive.
  • Modèle abstrait en langage symbolique, exemple : mathématiques, physique, ... Avec ce modèle, le chercheur passe à un stade de consolidation où ce modèle sera l’outil permettant d’explorer les divers aspects de l’hypothèse travaillée, ses contours, conséquences, réactions, pouvant susciter d’autres pistes le cas échéant. Cet outil permettra de faire « vivre » le système exploré.
  • Maquette sur matériaux, sur plastique, sur ordinateur … A ce stade il s’agit de tester dans des conditions les plus réelles possibles le système étudié. Un modèle abstrait n’est jamais à l’abri d’erreurs, quelques fois importantes, qu’une maquette révèlera plus facilement. Le dernier stade de la maquette sera le test en réel (prototype, échantillons, analyses statistiques,…).
  • Schématisation, langage pictographique : AMS (Analyse Modulaire des Systèmes), organigrammes, ... qui sont autant de formes de langages possibles, assimilables aux modèles abstraits.
Autres modèles, ... Buts des modèles :
  • Modèles cognitifs : compréhension du système.
  • Modèles normatifs : optimisation en fonction d’un projet, et mesures précises des performances, réactions, comportements, dimensions, du système étudié.
  • Modèles prospectifs : description des formes d’avenir possibles du système en fonction d’entrées différentes, d’états de départs, de variables internes, de l’environnement, ....
b) Processus de modélisation :

Découpe - malheureusement arbitraire - dans le réel du système à étudier :
 
Le chercheur découpe donc arbitrairement « de manière consciemment simplifiée certains aspects » du réel perçu, plus exactement dans l'ensemble des phénomènes que nos sens outillés ou non peuvent percevoir.
Une note importante ici : le mot découpe est ici volontairement mal choisi. Il s’agit aussi bien à ce stade qu’aux suivants de construire (voir III-2-13 Constructivisme) en fait le système scientifique à étudier. Comme le dit Jean Ullmo en citant d’ailleurs Bachelard : « la Science choisit le réel, choix actif d’objets scientifiques construits (et non choix passifs parmi une réalité donnée), réel opératoire projeté par l’esprit pour s’égaler aux phénomènes ». En passant, il faut aussi remarquer la complète opposition de la Systémique, et en particulier du Constructivisme épistémologique, avec les classiques sur ce point puisqu’il n’y a plus alors ni “ Réel Donné ” immédiat, ni de “ Vérité Absolue ”, comme le soutiennent les positivistes avec Descartes dont la méthode consiste « à ne jamais reconnaître une chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment pour telle ». Le critère « d’Évidence » -typiquement cartésien- étant des plus dangereux, peu clair et contestable, car dépendant en réalité des à priori culturels, religieux, psychologiques, etc… de l’intéressé.
Cette découpe pourra se faire selon plusieurs perspectives :
  • en fonction de la finalité du sujet/objet étudié (téléonomie) : quelle est sa fonction ? Quel est son projet ?
  • en fonction de l’historique du sujet/objet étudié : quelle est la genèse du système ?
  • en fonction du niveau d'organisation : quelle est la place du système par rapport aux autres ou par rapports au sur-système ?
  • en fonction de la structure globale : dans quel type de niveau se trouve-t il (simple, hiérarchisés, en réseau, fractals,…) ?
Ces perspectives multiples doivent se faire selon deux principales approches :
  • par différents axes d’attaques, points de vue, ou différentes tentatives de découpes. Au lieu de « voir » l’objet d’étude comme imposé, donné, il s’agit au contraire de choisir sous quel angle nous allons l’étudier, sous quel critère qualitatif. C’est ce que L. von Bertalanffy appelle le « perspectivisme », dans son processus de cognition, l’être humain (et tous les animaux) ne sont pas passif, mais agents actifs  : « Aucun organisme, l’homme inclus, n’est un simple spectateur de la scène du monde […] Il est un ré-acteur et un acteur du drame […] Il semble que ce soit la plus sérieuse insuffisance de la philosophie occidentale classique de Platon à Descartes et Kant que de considérer primordialement l’homme comme un spectateur, un ens cogitans, alors que pour des raisons biologiques il doit essentiellement être un acteur, un ens agens dans le monde où il est jeté. » [Von BERTALANFFY, L., “An essay on the relativity of categories”, Philosophy of Science, 1955, p 256].Ainsi, on peut choisir d’étudier l’espèce canine sous les aspects de mammifères, de cellules vivantes animales, de système de meutes organisées et hiérarchisées, dans son rapport avec l’être humain, etc… C’est la dialogique d’E. Morin. Ces différents axes volontairement multiples sont ici naturellement en opposition avec les approches cartésiennes où l’on prendra l’unique axe consistant à expliquer le niveau supérieur par le niveau inférieur, sans même avoir conscience que l’on opère une découpe de l’objet d’étude dans le réel.
  • par la prise en compte du fait que cette découpe se fait du point de vue du chercheur particulier, et aboutit à un modèle lui-même fait à partir de ce point de vue. Comme le dit J.L. Le Moigne, le modèle se fait donc à partir de ce point de vue et non à partir du modèle.
  • par une réflexion non plus sous la forme d’oppositions binaires tout/rien, avant/après, blanc/noir, ouvert/fermé, de sauts qualitatifs brutaux propres à la dialectique –quelle soit idéaliste ou matérialiste- et que l’on pourrait aussi bien écrire sous la forme de « di-alectique » à cet égard ; mais par une réflexion de différenciations progressives pouvant déclencher des équilibres dynamiques ponctués non-linéaires issus de co-organisation de sous-systèmes en coopétitions. On retrouve à nouveau la définition de la dialogique d’E. Morin.
Conformément au perspectivisme de L. von Bertalanffy, on peut avoir construit alors non seulement plusieurs types de modèles différents mais aussi selon ces perspectives multiples. Ces modèles sont autant de cartes (refer A. Korzybski), mais aucune ne peut être décrétée supérieur à l’autre : « La même réalité peut être représentée par des moyens symboliques différents, différentes cartes au sens le plus large du terme, et il n’y a aucun sens à se demander laquelle est la plus correcte : toute carte ne représente que certains aspects de la réalité. ». [BERTALANFFY L. von, « Semantics and General System Theory », General Semantics Bulletin, 20/21, p 41]. 

Identification et classification des éléments constitutifs par leurs propriétés, classes, groupes,...etc :
On essaye dans la mesure du possible de ne rien ignorer, mais l’on peut aussi volontairement laisser de côté certains éléments pour les besoins de simplification, encore une autre opposition à Descartes.
  • Identification et classification des interrelations avec la même remarque.
  • Incubation/Saturation puis Illumination/Inspiration -au sens de Hermann von Helmohlz- qui peut arriver à n’importe quel moment, rapide ou très lent, tenir du génie ou être complètement invalidée par la suite du processus.
  • Induction/ généralisation par remplacement du modèle par un autre plus universel, si cela est possible.
  • Déductions tirées de ce modèle en vue de vérifications expérimentales répétables et vérifiables. C’est le réel considéré comme seule référence,… malgré toutes les difficultés soulignées en (II-3-5). Ceci renvoie à l’approche empirique que Karl Popper a analysée en détail dans ses ouvrages sous le vocable mal traduit en français de « falsification », en fait réfutation, d’une théorie. On aborde aussi ici, avec l’informatique, les domaines des simulations en tous genres. Apparaît ici le besoin d’un nouveau critère de démarcation « à la Popper » des modèles, sur lequel nous reviendrons.
  • Bouclage du processus a toutes les étapes.
  • Il faut insister sur le fait qu’un certain degré de simplification, s’il est explicité correctement, peut intervenir pour rendre le modèle plus compréhensible.
  • Enfin on sort de l’éternel débat Induction versus Déduction puisque les deux sont délibérément utilisés, c’est la synthèse.
Remarque : certains philosophes structuralistes se sont focalisés sur la « déconstruction » du réel : J. R. Searle, Deleuze, Derrida,… en ayant tendance à considérer comme quelque chose d’essentiel, ce qui n’est qu’une étape obligatoire du processus de modélisation (voir « découpe » en tête de ce paragraphe). Ce qui frappe ces philosophes, c’est l’étape où il est en effet nécessaire de se sortir, se détacher du « Réel Donné » pour prendre une attitude plus neutre, plus élevée, en d’autres termes plus scientifique, pour être capable d’analyser méthodiquement et choisir intelligemment (retour à l’intuition) quelle partie du réel doit être étudiée et modélisée. Cette étape du travail a probablement fasciné ces philosophes parce qu’elle est la plus proche –en apparence avec la « tabula rasa »- de la méthode Cartésienne. Mais la Systémique la resitue comme une première étape, dans un cadre beaucoup plus large et qui va surtout beaucoup plus loin. C’est en effet sur ce point précis que l’opposition entre Descartes et J.B. Vico est la plus nette et la plus violente. Descartes se focalise, sur la recherche du vrai, de la Vérité des théories scientifiques découlant de son introspection et du bon sens indubitable. Au contraire J.B. Vico souhaite rétablir l’équilibre entre la phase créatrice, imaginative, en bref inductive et la phase de validation/réfutation des théories imaginées. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point.

II-3-8) Le cas des modèles utilisant des statistiques :

Dans de nombreux domaines, on s’appuie sur des statistiques pour créer des modèles, des simulations. Or les statistiques se heurtent au problème de découpe soulevé plus haut d’une part et également au problème de faire référence au passé, sur des éventements non reproductibles car historiques, comme c’est le cas en économie : 
● Quel périmètre de « découpe » pour une série statistique ? Prenons par exemple une étude statistique économique sur « le prix des pommes de terre ». Il y a donc création par l’économiste d’un agrégat, « les pommes de terre » vues comme un ensemble unique implicitement cohérent. Admettons dans cet exemple que parmi celles-ci on trouve en réalité des pommes de terre d’un goût farineux bas de gamme mais assez résistantes aux maladies, et à l’opposé, des pommes de terre douces haut de gamme mais fragiles. L’économiste va donc prendre la totalité des ventes de la production de toutes les pommes de terre pour en tirer un prix de vente moyen. Admettons que la 2° année de production, les pommes de terre douces aient été victimes d’une maladie, leur production sera alors basse, La production des bas de gamme (dont le prix est beaucoup plus bas) restant constante. Le chercheur sera alors en face du paradoxe incompréhensible pour lui d’une baisse du prix moyen alors que la production totale a baissé pour une demande identique. La 3° année, les productions revenant à la normale, il se trouve qu’une nouvelle sorte de riz très prisée par les consommateurs apparaisse sur le marché entraînant une désaffection pour les pommes de terre, le prix moyen de celles-ci sera alors beaucoup plus bas sans raison apparente pour le chercheur ne travaillant que sur le périmètre, l’agrégat – la découpe - « les pommes de terre ». Il faut citer également les sondages d’opinion : ils se font sur des échantillons beaucoup trop petits (950 personnes par exemple), des journalistes commentant alors abondamment une variation de 0,5 % alors que les mathématiques donnent une marge d’erreur de ± 3 % sur un échantillon de 3000 individus . Cet exemple trivial montre toute les pièges des agrégats statistiques faits sans la prudence tel que recommandée par J.B. Vico, et sans réflexion de fond sur la pertinence de ces travaux.
● Les statistiques économiques relèvent de l’Histoire, donc non reproductible en laboratoire : C’est un point largement souligné par K. Popper. On peut faire toutes les statistiques que l’on veut, mais celles-ci ne reflètent – en admettant quelles soient pertinentes !- qu’une chaîne d’évènements du passé qui n’a aucune chance de renouveler à l’identique. Ainsi que conclure de statistiques économiques portant du les années 1920 à 1930 pour édicter une théorie sur les crises économiques en général ? On retrouve ici le débat entre rationalisme versus empirisme (Voir V-3) car il est possible de comprendre des événements historiques précis (à la condition de s’en tenir aux faits). Mais il est impossible de tirer une théorie générale d’un cas particulier… on ne peut que proposer l’intuition d’une théorie mais elle sera impossible à tester – contrairement aux sciences de la nature - puisqu’il est impossible de reconstituer en laboratoire le monde des années 20 du XX° siècle. Nous y reviendrons avec K. Popper.  
 
II-3-9) Exemple de modèle : la norme ISO/IEC 15288 :

L’IEC et l’ISO ont bien compris l’importance de la Systémique en éprouvant le besoin de normaliser pour les besoins de l’industrie, des services, etc.… les systèmes, types de systèmes, organisations, etc.… qui peuvent exister dans les entreprises. Un exemple ici concerne le modèle des processus techniques à cycles de vies de l’Ingénierie des Systèmes (l’Ingénium cher à G. Vico et Vinci !) que l’on peut trouver dans l’organisation d’une entreprise :
· Processus d’Entreprise :
o Processus de management de l’environnement de l’entreprise
o Processus de management de l’investissement
o Processus de management des processus de cycles de vie du système
o Processus de management des ressources
o Processus de management de la qualité
· Processus Contractuels :
o Processus d’acquisition
o Processus de fourniture
· Processus de Projet :
o Processus de planification du projet
o Processus d’évaluation du projet
o Processus de pilotage du projet
o Processus de décision
o Processus de management des risques
o Processus de gestion de configuration
o Processus de management de l’information
· Processus Technique :
o Processus de définition des exigences des parties prenantes
o Processus d’analyse des exigences
o Processus de conception de l’architecture
o Processus d’implémentation
o Processus de vérification
o Processus de transition
o Processus de validation
o Processus d’exploitation
o Processus de maintenance
o Processus de retrait de service

(Tiré du site de l’AFIS, Association Française d’Ingénierie Système).

Dans cette norme, on aura identifié (découpé) quatre processus majeurs : d’entreprise, des projets, techniques, et contractuels, eux-mêmes composés de sous-processus en inter-relations étroites au sein du processus qui l’englobe, mais aussi avec d’autres processus appartenant à l’un des quatre autres processus principaux. Exemple : le sous-processus de décision dépend des résultats du sous-processus d’analyses des exigences.

SUITE du Blog : Les caractéristiques d'un système

Benjamin de Mesnard