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lundi 17 mars 2014

V-8) Créationnisme versus Évolutionnisme

Voir le (III-2-6) sur Darwin où l’évolutionnisme a été traité. Comme évoqué au paragraphe précédent (Transcendant vs Immanent), les Créationnistes soutiennent à l’opposé de Darwin que le monde a été créé à une certaine date récente, conformément aux écrits de la Bible (par exemple en l’an -3900 environ, un représentant de l’Église Catholique ayant même précisé le jour et l’heure). Chaque espèce vivante a été créée à ce moment, celles disparues et celles existantes. Les restes archéologiques que l’on peut découvrir, dinosaures et autres, n’étant que des ossements d'espèces qui n'ont jamais existé sinon sous la forme de ces ossements, créés simultanément avec celles qui ont survécu de nos jours. Pourquoi Dieu s'est-il donné cette peine ? Nous ne savons pas. En passant, on peut noter qu'en acceptant cela, ils acceptent implicitement une certaine idée de sélection naturelle... Dieu lui-même nous suggérant sans doute que des espèces ont disparues, même si leurs restes ont été posés là intentionnellement sans qu'elles aient réellement existé. Les Créationnistes rejettent toutes formes d’évolution, ou de changement dans le temps, des espèces. Les espèces étant figées, l’argument récurrent est qu’il est impossible qu’un animal d’une espèce donne naissance à un animal d’une autre. Il est vrai qu’avec un monde ayant un peu moins de 6000 ans d’existence, il est difficilement imaginable d’envisager une évolution conséquente des espèces... bien que l'on voit muter en l'espace de quelques mois les virus, microbes, ou des quelques années des plantes ou animaux plus sophistiqués, etc... Le créationnisme par ailleurs, devant l’argument que le monde (la terre) a 4 milliards d’années d’existence en non 6000 ans, avance que le temps ne peut être le créateur des espèces. Cela n’a jamais été soutenu par l’évolutionnisme, le temps, au demeurant très long, de 4 milliards d’année n’étant que le cadre dans lequel les espèces évoluent, cette évolution étant propre au système « espèces+environnement » dans la durée et non une propriété propre au temps. Il est intéressant de noter ici que les Créationnistes n’intègrent pas le temps, tombant sur le même blocage que les Structuralistes et les Positivistes, dans une approche platonicienne alors même que l’Église Catholique a choisi Aristote avec Thomas d'Aquin. Enfin, on peut noter que les Créationnistes imposent une lecture littérale de la Bible, ce qui n’est pas une position de toutes les églises chrétiennes, dont beaucoup considèrent ce texte comme une parabole, une histoire imagée, dont il faut retenir les messages et non une histoire vraie (variables au demeurant selon les traductions). Exemple : pour certains spécialistes des langues anciennes employées à l’époque de (ou des) rédaction(s) de ce passage, Adam a été un terme traduit par les grecs en « homme particulier, individu », alors qu’il signifierait « Homme, Humanité » en réalité. Ce simple point montre combien est fragile une lecture par trop littérale de ce texte. Dans ce cas en effet, on supprime d’un seul coup l’opposition supposée avec l’évolutionnisme, sans changer les messages culturels, religieux et moraux du texte… L'humanité étant là, existante à ce stade de la narration biblique, sans contradiction avec les thèses évolutionnistes. Enfin, il existe une version « douce » du Créationnisme, soutenu par l'église Catholique de nos jours, où la théorie du Big-bang est considérée comme « convenant bien » (dixit). Dieu aurait créé le monde lors du Big-bang, en incluant les 13 milliards d’années qui ont suivit, programmées en quelque sorte dès le départ. C’est la thèse de Teilhard de Chardin, de l’alpha et de l’oméga. Mais que se passe-t-il si demain les scientifiques mettent à la mode un nouveau paradigme où il n’y a pas de Big-bang ? Il est curieux de voir ainsi l’approche philosophique d’une religion s’enfermer dans une théorie scientifique particulière qui peut être réfutée demain. A l’inverse, il serait ainsi ici parfaitement possible de considérer un monde éternel ou cyclique dans le temps physique mais restant « engendré » par un dieu unique lui-même en dehors de ce temps physique.... De même comme nous l'avons déjà vu au paragraphe précédent, il existe une version douce du créationnisme avec « l'intelligent design ».

Apport de la Systémique : Comme vu en (III-2-6), la Systémique est clairement du côté de l’évolutionnisme dont elle réutilise beaucoup de concepts, on peut revenir sur le comparatif Darwin/K. Popper en (III-2-9). En passant, comme noté en (V-7) précédent, le Créationnisme est donc implicitement dans une approche Transcendante alors que l’Évolutionnisme est lui, toujours implicitement dans une approche clairement Immanente.

 SUITE du Blog : V-9) Aristote versus les approches scientifiques modernes (Empirisme)

Benjamin de Mesnard

lundi 28 décembre 2009

V-7) Transcendance versus Immanence et hétéronome versus autonome


L'Immanence - et son corollaire la Transcendance - est un concept clé de la Systémique. Ce débat existe dans plusieurs domaines : juridique, religieux, épistémologique, politique :
  a)  Au plan juridique tout d’abord, l’immanence considère que le droit vient « du terrain », de l’expérience des jugements passés qui se sont accumulées au cours du temps. C’est donc un droit basé sur la jurisprudence, comme aux États-Unis par exemple où à chaque procès il s’agit de retrouver un cas analogue déjà jugé auparavant, la justice ne pouvant se contredire. La transcendance au contraire considère que le droit vient de lois votées par le pouvoir législatif, d’en haut en quelque sorte, la jurisprudence ne pouvant intervenir que si aucun texte de lois existant ne corresponds au cas jugé, ce qui est rare ; ou bien après un arrêt de la Cour de Cassation. Donc on voit bien alors la logique de ces droits transcendants : priorité à la loi transcendante, la jurisprudence immanente n’intervenant que en « roue de secours ». De la même manière que les Idées de Platon tombent dans la matière pour l’animer, les lois tombent d’une chambre des députés qui se croient autorisés, au nom de la majorité, du « Peuple », à voter des lois à tort et à travers sans la moindre étude sérieuses d’ailleurs la plupart du temps. Il leur suffit de voter selon une procédure légale, c'est-à-dire respectant... les lois qu’ils avaient votées précédemment. Il n’y a plus de garde-fou, puisque même la Constitution a été votée par le même cercle étroit et fait d’ailleurs l’objet de modifications incessantes, contrairement aux Constitutions anglo-saxonnes immanentes. Pour justifier cette transcendance, on retrouve bien entendu les discours déjà évoqués faisant appel aux diverses personnalisations : « Peuple », « Bien Commun », etc.. A l’inverse du droit anglo-saxon immanent, c’est alors la loi qui génère le droit. Et bien que les abstentionnistes constituent factuellement la véritable majorité, ces députés peuvent alors exercer la dictature de la soit-disant majorité sur les minorités et en dernier lieu la plus petite des minorités : le citoyen.

  b)  Au plan religieux ensuite, l’immanence consiste à affirmer que Dieu se trouve dans toutes choses ou être du monde, à l’intérieur du monde lui-même. La transcendance par contre soutient que Dieu est extérieur, au dessus du monde, qu’il gouverne et dirige (le « roi des rois » des religions judéo-chrétiennes ou musulmanes). Comme le souligne R.R. Ruether, l’immanence est assimilée à la féminité (Gaïa la Terre ou la Nature vue comme féminine chez les Indiens d’Amérique et d'autres peuples), et la transcendance à la masculinité (l’image d’Épinal du Dieu tout puissant en vieillard barbu assis sur son trône dans le ciel, au dessus des contingences terrestres). Ces concepts religieux -souvent implicites dans les différentes cultures- ne sont pas sans conséquences et déterminent un certain nombre de comportements. Ainsi nos sociétés développées vont avoir recours à la culture intensive et l’exploitation à outrance des ressources naturelles suivant en cela l’image d’un homme transcendant la nature et donc logiquement propriétaire de celle-ci. A l’opposé, les peuples « primitifs » chasseurs/cueilleurs seront respectueux des ressources. Ils remercient leurs proies d’avoir bien voulu se faire tuer et jouent naturellement (sans connaître la Systémique…) un rôle de chasseur-régulateur au sein du système écologique global en état d’équilibre dynamique. Ces cultures suivent alors un schéma où l’homme est immanent au monde, au même titre que les autres espèces.

  c)  Au plan épistémologique et bien sûr exclusivement pour les systèmes naturels, ou les systèmes artificiels inintentionnels (économie, sociétés,...), voir (III-2-14-c), l’immanence soutient qu’un système peut « vivre » par lui-même, trouver ses propres états d’équilibres dynamiques spontanément (équifinalité et ergodicité) par ses propres systèmes stabilisateurs -voir pilotes- internes. C'est un système dont le pilotage est donc interne : il est autonome. La transcendance soutien qu’un système naturel ne peut se stabiliser -et donc « vivre »- que par le recours à des causes finales externes (on retrouve Aristote et le débat cause finale versus équifinalité). C’est un système dont le pilotage est externe : il est hétéronome. Se pose alors la question du mode de pilotage du.... système de pilotage : soit interne et immanent, soit externe et transcendant partant ainsi sur une boucle récursive sans fin...
Enfin en épistémologie, il est très intéressant de noter que ce débat transcendance / immanence ressort dans l’étude de ce que l’on entends par le concept d’« explication » en sciences. Ainsi Francis Halbwachs propose 3 formes d’explications résumées par Pierre Sagaut dans son papier « Introduction à la pensée scientifique moderne », page 134, citation :
« • L’explication homogène (aussi appelée explication formelle), qui ne fait intervenir aucun élément extérieur au système dont on cherche à expliquer l’évolution. L’explication portera donc sur des variables internes de ce système et sur les relations, les lois, qui lient ces variables. Le plus souvent, de telles explications font appel à la notion de conservation d’une quantité (énergie, masse, …) ou de propriétés de symétrie du système considéré.
L’explication causale (encore appelée explication hétérogène), qui est basée sur l’interaction entre le système et le monde extérieur, ou précisément une sous-partie du monde extérieur représentée par un ou plusieurs objets. L’explication repose alors sur la notion d’échange entre les différents objets en interaction.
L’explication bathygène (du grec bathus, « profond »), qui consiste à se référer à un autre niveau de description. Il s’agit ici de faire référence à un autre modèle du même système physique, qui le plus souvent repose sur une description à une échelle plus petite. […] (étudions le ) choc de deux boules de billard, l’une étant initialement au repos. Qu’est-ce qui cause le mouvement de la seconde ? La réponse classique est le choc avec la première boule. Lorsque l’on considère la seconde boule, l’explication de sa mise en mouvement lui est extérieure : c’est son interaction avec le monde extérieur (en l’occurrence la première boule) qui est évoquée pour expliquer le changement de ses paramètres internes (quantité de mouvement, énergie cinétique). […] le choix d’un type d’explication pour un phénomène observé n’est pas imposé par l’explication : il résulte d’un choix du scientifique. En modifiant par exemple sa définition du système dont on suit l’évolution, il est possible de changer de type d’explication. Reprenons l’exemple du choc des boules de billard. En ne considérant que l’une des boules, nous avons affaire à une explication causale. Mais que se passe-t-il si maintenant nous considérons le système formé par les deux boules ? La description du système ne fait plus intervenir d’éléments extérieurs à celui-ci, et les propriétés des deux boules (quantité de mouvement, énergie cinétique) peuvent être à tout moment décrites au moyen de lois de conservation (ces deux quantités sont des invariants). D’une explication causale nous sommes donc passés à une explication homogène !
».

  d)  Au plan politique, le libéralisme ressort comme relevant de l'immanentisme (système autonome). La « main invisible des marchés » s'auto-régulant par eux-mêmes sans qu'il soit nécessaire à un état ou à un gouvernement d'intervenir, cette intervention étant même jugée nuisible et dangereuse. C'est le fameux « Surtout Sire laissez-nous faire » (très différent du « laissez-faire » tronqué qu'on nous répète à loisir...), réponse du Capitaine de bateaux à Nantes à l'envoyé de Colbert lui demandant ce que le gouvernement pouvait faire pour les aider… face à la plainte des capitaines contre la bureaucratie de l’État français, déjà à l’époque ! A l'inverse le socialisme ressort de la transcendance (système hétéronome). Un système économique étant vu comme ayant besoin d'être contrôlé, régulé de l'extérieur par une force politique, un état fort et nécessairement centralisé. Cet État est censé être dirigé par une élite détenant le Savoir et la Connaissance bien mieux que les citoyens considérés comme intrinsèquement assez irresponsables et inintelligents. Le socialisme prétends ainsi échapper à la boucle récursive sans fin, identifiée en épistémologie, pour savoir comment est piloté le pilote. On est alors en plein débat Platon et Rousseau contre Aristote et Machiavel, les premiers considérant qu'il suffit de bien former l'élite, les seconds que tôt ou tard des dirigeants dangereux arriveront fatalement au pouvoir, on reviendra sur cette question.  Un petit paradoxe en passant: une démocratie juge ses citoyens assez intelligent pour élire leur élite dirigeante, mais pas suffisamment pour savoir par eux-même directement ce qu'il leur faut...

Il est possible de trouver des variations dans ce débat :
-  La social-démocratie où les marchés sont jugés nécessaires et acceptables mais devant faire l'objet d'une régulation par l'état « transcendant » afin de limiter les crises et les excès. On retrouve là le principe de subsidiarité de l'Europe où il est admis un équilibre entre centralisation et décentralisation. Le point faible de cette approche tenant naturellement sur deux questions insolubles : Qui peut prétendre avoir la science infuse pour décider où, quand et en quoi les marchés ont mal fait ? C'est la dénonciation par F.Hayek du scientisme positiviste des dirigeants socialistes. Quels sont les critères clairs et objectifs définissants lesdits « excès » des marchés ? C'est la Présomption Fatale de F. Hayek. En effet le problème de cette approche est que l'histoire montre que ce sont plutôt les excès des États, l'instabilité des lois et leurs incohérences dans le temps suite aux changements de majorité qui ont été à l'origine des crises... Ainsi la crise de 1929 vient de la 1° guerre mondiale entre États, les États vainqueurs décrétant une dette énorme sur l’État Allemand, dette impossible à payer, sinon par des emprunts énormes auprès des seules banques capable de les financer, les banques américaines, ce qui a fini par déclenché la crise. La crise de 2008 vient de décisions électoralistes de l’État américain prises en 2001 et avant, obligeant les Banques à ouvrir des crédits immobilier pour les citoyens en "Red Line" et donc insolvables, etc... On y reviendra plus loin. La question devient alors : si on parle d'excès possibles des marchés devant être contrôlés par les États, qui alors contrôle les excès des États ? Problème typique de récursivité systémique du pilotage du système pilote !
-  Le socialisme marxiste où l'existence même des marchés est jugée dangereuse, ceux-ci devant être supprimés pour être remplacés par une économie entièrement pilotée depuis le haut, centralisée (centralisme dit soit-disant « démocratique ») totalement transcendant et hétéronome avec toutes ses lourdeurs tenant à la non prise en compte de la complexité du système en question. Cela rejoint les questions traitées en (II-4-1 et II-4-2) sur la mesure de la variété requise d'A. Kolmogorov et la Rationalité limitée de H.A. Simon par le système de pilotage central. Le problème supplémentaire de mode de pilotage est qu'un petit groupe va décréter pour tout le monde ce qu'ils doivent faire. Cela ne peut se faire que par la coercition, la force et pour finir la terreur d'un totalitarisme comme on l'a vu avec Staline, Mao, Pol-Pot, Maduro, etc... ou Hitler et Mussolini avec un autre type de Socialisme, le Socialisme National mal traduit en français par National-Socialisme.
Ce type de débat entre immanence et transcendance a été, et est toujours notamment aux États-Unis, particulièrement violent par l’opposition des thèses évolutionnistes implicitement immanentes (Darwin) et créationnistes implicitement transcendantes. On mélange alors religion et sciences. Ces débats rejoignent étrangement les débats de politiques économiques… bien que les protagonistes ne semblent pas s’en rendre compte comme on va le voir ci-dessous... Il est possible de trouver des degrés dans ce débat :
  • Entre les créationnistes « purs et durs » équivalents ici au centralisme des marxistes en économie, niant toute évolution et jugeant nécessaire et même vital une intervention divine de tous les instants. Tout être vivant ayant été directement créé par un dieu unique « central » et transcendant bien sûr, ces êtres - bien que donnés comme étant libres- devront ensuite être sous la surveillance et même la conduite permanente de ce dieu tout-puissant. On trouve donc ici un lien manifeste entre ces créationnistes Chrétiens et le Marxisme le rôle du pilote central étant tenu par le dieu unique dans un cas et le parti unique et l’État avec son dirigeant "Petit Père du Peuple" divinisé dans l'autre. Les deux prétendent même contrôler jusqu'aux pensées intimes des « croyants » et ont besoin pour ce faire de commissaires politiques pour les uns et de prêtres pour les autres. . On peut noter en passant que le problème de la prise en compte de la Variété requise et de la Rationalité limitée par le pilote unique central à été -si l'on peut dire- vu et « traité » par les créationnistes en déclarant dieu omniscient, bien que personne ne soit en mesure d'expliquer comment une telle omniscience peut être possible...Et par les marxistes ou autres socialistes nationaux par la déification des dirigeants affublés soudainement de pouvoirs exceptionnels : représentant de la pureté extrême de la race et Guide suprême avec Hitler ou Mussolini ; référence absolue de l’idéologie marxiste avec le « Petit Père des Peuples » avec Staline , Grand Timonier avec Mao, tous supposés être des êtres d’exception de part leur intelligence et leur vision de la fin de l’Histoire, etc...
  • Et les adeptes de l' « intelligent design », équivalent ici à la social-démocratie, qui admettent une certaine forme d'évolution locale et limitée mais toujours avec un dieu central transcendant, fixant les objectifs finaux, pilotant globalement mais non dans le détail le projet, cause finale d'Aristote mais sans avoir besoin d'être « présent » en tout et pour tout comme chez les créationnistes « purs ». On retrouve encore le principe de subsidiarité de l'Europe sous une autre forme...
En passant, on note que beaucoup d'individus parviennent à être des tenants de la transcendance en religion et de l’immanence en économie (souvent dits "de droite") ET vice-versa athées et donc immanents en religion mais marxistes transcendants en économie  (pour ceux dits "de gauche")... cela est incohérent.
Il y a un lien entre les aspects culturel de ce débat et les aspects épistémologiques de celui-ci. Ce n’est pas un hasard si les sciences se sont développées sur une base transcendantale à partir de la Renaissance dans le monde occidental. La croyance en effet en un Dieu unique posant d'en haut ses lois stables et prédéfinies a été en effet le moteur de la recherche des lois scientifiques et à l’origine du rationalisme. Ici encore on retrouve le lien entre d'un côté rationalisme, idéalisme -les Idées étant fixes et venant d'en haut, il est donc possible de les (re)découvrir-, et de l'autre transcendance.

  • Enfin, sur tous les plans, le problème de la récursivité à l’infini avec l’approche transcendante : Le point faible de l’approche transcendante, quelque soit le domaine étudié, c’est de tomber dans une boucle récursive sans fin. Aristote déjà avait parfaitement identifié ce problème. En remontant de cause externe en cause externe, on tombe inévitablement sur un enchaînement qui part à l’infini. Pour tenter d’éviter ce cercle vicieux, il a alors inventé – par décret autoritaire - la Cause Première, pseudo solution à un vrai problème, « cause incausée », cause d’elle-même qu’il a également appelé Moteur Premier. Le problème est que cela n’explique rien d’une part et, d’autre part, cet enchaînement de causes transcendante aboutit de fait à… une cause immanente ! Même problème pour les religions tentant d’expliquer sur quoi repose la terre vue comme plate : elle est posée sur le dos d’une tortue, elle-même sur une vache, elle-même sur un éléphant, et… ensuite nul ne sait ! S’il faut un Dieu unique tout-puissant pour expliquer la création du monde alors qui a créé Dieu ? Idem en politique, comme déjà souligné plus haut : si les citoyens sont immatures et doivent être dirigé par un État pour palier aux « défaillances du marché », alors qui palliera aux défaillance des États (guerres, massacres, déportations, racisme institutionnel, propagande, dettes publiques massives, etc.) ? A chaque fois, lorsque l’on analyse ce problème, on ne peut s’empêcher de penser qu’il serait plus simple d’aller directement à une explication immanente, plutôt que d’aller inventer ces longues chaînes de causes externes transcendantes pour – de toutes façons – inévitablement retomber sur une explication immanente….
Apport de la Systémique : le but de la Systémique n’est pas de rentrer absolument dans ce débat par trop idéologique, mais plutôt de l’approcher (à défaut de le trancher) par des voies pragmatiques, pondérées et prudentes, comme le demande J.B. Vico. En effet la Systémique se voulant avant tout comme un outil heuristique ne peut pas avoir comme but de trancher ce débat -cela n’apporte rien-. Mais cependant, de part ses origines et ses concepts centraux (auto-organisation, ergodicité et équifinalité et non cause finale surtout), la Systémique relève bien des concepts d’immanence, en opposition à Platon, Descartes, Marx et au positivisme en général qui sont clairement dans la transcendance (divine ou étatique en particulier). Dans ses outils méthodologiques du travail scientifique par contre elle tente plutôt d’utiliser par les deux approches simultanément comme cela a été vu plus haut. L’usage relativisé de concepts aristotéliciens (comme la cause finale, la forme,…) ou encore de concepts cartésiens (réductionnisme, idéalisme,…) doivent être compris comme étant des étapes possibles de raisonnements, des outils temporaires de pensée, surtout dans les phases initiales d’études de systèmes mal ou très mal connus comme décrit en (II-3-6-b). Cela peut permettre de commencer à « ranger » les questions et problèmes dans quelques grandes catégories, à la condition expresse -comme cela a souvent été dit- de relativiser ces catégorisations, en étant prêt à les abandonner si la comparaison du système tel qu’il est (re)construit par le chercheur ne correspond pas à la réalité. En effet il faut bien comprendre ici qu'il s'agit pour la Systémique de considérer le système de pilotage du système étudié comme étant à l'intérieur (immanent) ou à l'extérieur (transcendant) du système. G. Bateson [BATESON G., T1, 1977, pages 270 et suivantes] explicite fort bien cette question en remarquant qu'il faut repartir des boucles de rétroactions que l'on a décidé de retenir dans l'étude du système considéré. Si l'on décide que le système doit englober ces boucles de rétroactions qui permettent au système d'arriver à s'équilibrer dynamiquement, c'est que l'on est implicitement immanentiste. Si au contraire on croit nécessaire de séparer le système de pilotage du reste du système, et par conséquent de couper les boucles de rétroactions par une frontière entre système de pilotage et le reste du système pour en voir deux séparés, c'est que l'on préfère l'approche transcendante. Pour sortir de cela, il faut donc parvenir à rééquilibrer la balance entre approches immanentes versus transcendantes en prenant le dessus sur nos croyances culturelles transcendantes ou immanentes. Il faut enfin parvenir à comprendre qu'il y a en effet un système « complet » qui inclue un (ou des) sous-système(s) de pilotage ainsi que les autres sous-systèmes pilotés (au pluriel). Il faut donc savoir utiliser les deux approches -on retrouve à nouveau la multiplicité des points de vues- entre la vue d'un système « complet » et simultanément la vue du système de pilotage séparé des autres systèmes qu'il pilote. Le schéma suivant résume cette nécessaire double approche :
Note : dans ce schéma il aurait fallu ajouter que chaque sous-système est probablement muni de son propre système de pilotage... externe ou interne : on retrouve le problème classique de la récursivité complexe du monde réel !

Dit autrement, selon l’approche de Francis Halbwachs, il faut donc impérativement « tester » les différents périmètres / frontières des système(s) afin d’étudier les cas d’explications homogènes (alias immanentes ou autonome) versus causales (alias transcendantes ou hétéronome) en adoptant de multiples points de vues comme le recommandait Montaigne ou L. von Bertalanffy avec son « perspectivisme »... Il faudra également inclure l’explication bathygène faisant alors appel à d’autres moyens au sens de Gödel : échelle moléculaire, atomique ou au contraire astronomique ou méta-système d’ordre supérieur comme l’algèbre par rapport à l’arithmétique…
Mais la Systémique va un pas plus loin car comme déjà dit dans cet essai, on ne peut ignorer que le chercheur étudiant ce système fait partie en réalité de celui-ci. Bien entendu l’étude, la prise en compte par le chercheur de sa propre influence sur le système, de ses actions, de ses mesures perturbant celui-ci, n’a rien à voir avec l’introspection cartésienne... 
Le schéma ci-dessus devient alors :

 
On est très loin de Descartes. Comme on le voit, ces concept d’immanence versus transcendance sont décidément centraux pour la Systémique, et soulignent le caractère ultra-complexe de toute approche du monde réel, dans un contexte de Rationalité limitée (H.A. Simon) et à aborder avec toute la modestie et la prudence / phronésis d’un Aristote et G.B. Vico !

SUITE du Blog : V-8) Créationnisme versus Évolutionnisme

Benjamin de Mesnard

dimanche 13 décembre 2009

V-6) Relativisme versus Absolutisme


L'absolutisme soutien que nos idées ou théories peuvent atteindre l'absolu, c'est à dire la vérité. Le monde non seulement existe bien réellement, mais il est peut être connu parfaitement, absolument, il peut être entièrement atteint dans sa vérité. On aura reconnu les idées immuables platoniciennes dans ces vérités éternelles que nous n'avons plus qu'à reconnaître, voire même à nous souvenir comme le soutenait Platon.
Le relativisme soutien au contraire qu'aucune position, idée ou théorie n'est stable, ne peut être définie comme vraie d'une manière certaine, non par l'effet d'une analyse poppérienne, mais par un effet intrinsèque à la nature, au monde même. Nos théories ou idées doivent par conséquent être remises en cause en permanence, elles sont en mouvement sous l'effet de nos pratiques, idées nouvelles ou expériences. La vérité, si elle existe est inatteignable en elle-même. Deux versions du relativisme existent à partir de là :
  • L'une nie l'existence du monde externe à nous-même (car le monde matériel n'existe pas). Seul compte nous-même, ou plutôt nos idées, et plus exactement nos sensations (le bleu, le dur, le plein, le beau,...) c'est la position de Berkeley, et paradoxalement de l'idéalisme le plus pur. On voit donc que l'idéalisme peut être absolutiste au sens où nous pouvons retrouver les Idées immuables, ou bien relativiste au sens où le monde matériel n'existant pas, seules les idées existent. Mais comme l'explique Platon, nous ne voyons que les ombres projetées sur le mur de la caverne et il nous est impossible de sortir de notre caverne pour voir le monde des Idées directement, nos idées personnelles sont alors relatives à chaque individu et différentes selon ceux-ci. Bien entendu ce relativisme interdit tout développement scientifique sérieux...
  • L'autre accepte l'existence du monde externe en lui-même, mais pense qu'il n'est pas facilement atteignable, connaissable et compréhensible, c'est le « réel voilé » de B. d'Espagnat. Il est possible de le nommer relativisme modéré, « phronésien ». Mais dans cette deuxième acceptation, le monde réel existe bien objectivement, il n'est pas un rêve ou une ombre vue de la caverne de Platon, il y a donc bien une référence externe possible. C'est le concept de correspondance d'Aristote, une fois de plus en opposition avec Platon : « ce n'est pas parce que nous te réputons blanc que tu es vraiment blanc, mais au contraire parce que tu es blanc, nous pensons qu'il est vrai de te dire tel » [ARISTOTE, « Métaphysique » livre IX]. On peut noter en passant que ce concept a été repris par les matérialistes dialectiques marxistes avec une saveur récursive d'ailleurs toute constructiviste : « Si le monde est (comme le pensent les marxistes) une matière qui se meut et se développe perpétuellement, et si la conscience humaine au cours de son développement ne fait que le refléter, que vient faire ici la « statique » ? Il n'est pas du tout question de la nature immuable des choses ni d'une conscience immuable, mais de la correspondance entre la conscience reflétant la nature et la nature reflétée par la conscience. » [LENINE, « Matérialisme et empiriocriticisme » 2° édition 1920 chap. II-5].
Un argument que certains croient pouvoir apporter au Relativisme c'est l'incertitude Quantique, (ou principe d'indétermination) d'Heisenberg. Il a démontré qu'il n'est pas possible de déterminer aussi précisément que voulu à la fois la position et la quantité de mouvement d'une particule. De cette incertitude fondamentale, les défenseur du Relativisme en concluent que le tout est relatif. Ils s'appuient également sur la (mal nommée) Théorie de la Relativité d'Einstein pour aller à la même conclusion. La Théorie de la Relativité démontre que l'espace-temps se courbe sous une masse (étoile, planète,ou... vaisseau spatial hypothétique d'un observateur) et que la gravité modifie l'écoulement du temps. A des vitesses élevées, se rapprochant de la vitesse de la lumière, ces déformations deviennent importantes, et chaque observateur verra et vivra (du fait de la déformation de l'espace et du temps) des choses complètement différentes d'un autre. Mais ces deux théories ne sont pas contradictoires avec un monde existant objectivement. Car l'incertitude Quantique tout comme les déformation de l'espace et du temps existent objectivement, elles sont le monde, et le monde est ainsi. Seuls des plato-cartésiens n'arrivent pas à imaginer autre chose qu'un monde fixe, euclidien, plat, sans déformation et mesurable avec une précision infinie. Ce n'est que leur incapacité à comprendre ces phénomènes propre au monde dans lequel nous sommes qui leur faire croire que tout est relatif et que l'on ne peut plus rien en conclure. Il est au contraire parfaitement possible d'avancer, concevoir des théories, pour peut qu'elles intègrent ces deux facteurs quantique et einsteinien, et tester ces théories afin de les réfuter le cas échéant, bonne occasion alors de faire de nouvelles théories meilleurs ou d'améliorer celles existantes.
Apport de la Systémique : Naturellement la Systémique et le Constructivisme épistémologique ne sont pas absolutiste, position des positivistes, position intenable comme on l'a vu depuis K. Popper : il est impossible de prouver qu'une théorie est vraie, il ne sera possible que de la prouver éventuellement fausse lors d'une nouvelle expérience, et ainsi de la réfuter. Contrairement à ce que soutien certains constructivistes épistémologiques, E. Von Glarsfeld par exemple, ils ne sont pas relativistes non plus, bien que, il est vrai, assez proches du relativisme modéré. Certes, Systémique et Constructivisme épistémologique aiment aborder une question par de multiples points de vues, mais cela ne signifie en rien qu'ils soient relativistes. Car il s'agit ici de prendre conscience que nos sensations, nos perceptions, nos compréhensions des phénomènes sont sujettes à caution -on retrouve la phronésis d'Aristote- et qu'il est donc bon de confronter, de discuter, de dialoguer en mode dialogique , en « coopétition »  les points de vues entre différents chercheurs et non en mode dialectique ou pure compétition. Mais cela ne corresponds pas à la définition du relativisme. Car il y a toujours la croyance qu'un monde réel existe, qu'une vérité objective existe, que nous devons nous en approcher le plus possible, ce qui est différent du relativisme, sans être pour autant de l'absolutisme. En effet la systémique sera relative à certain moments, lors d'un changement de théorie voire de paradigme, mais sera absolutiste (s'il faut absolument leur coller ces étiquettes !) à d'autres lors de périodes de « stabilité » -toute temporaire- d'une modèle ou d'une théorie qui se trouve « confortée » par un certain nombre d'expérience. Mais comme l'a fort bien expliqué K. Popper, ce n'est pas parce qu'une théorie (ou un modèle) a résisté avec succès à un certain nombre de tests, d'expériences, qu'elle sera plus vraie qu'avant, dès lors qu'elle pourra peut-être se trouver réfutée et donc prouvée fausse à la prochaine expérience, au prochain test réalisé soit sur une autre prédiction de la théorie, soit avec une meilleure précision des instruments. Ainsi on peut citer J. D. Raskin dans un article « The evolution of constructivism » publié dans le « Journal of Constructivist Psychology » du 24/1/2008 où BVSR signifie : blind variation and selective retention, qui désigne ici l'épistémologie évolutionnariste (voir III-2-6 plus haut) « The centrality of relativism to knowledge evolution is evident in personal construing. For example, even if I view myself as a realist/absolutist, I fleetingly become a relativist the instant I revise any construct. Likewise, the second I commit myself to a particular construct by acting on it, I cease to be a relativist and return to being a realist/absolutist. Put more simply, whenever one changes a construct, one is a relativist, and whenever one applies a construct, one is an absolutist. Just as in Campbell’s BVSR, where variation and retention always occur one at the expense of the other, relativism and absolutism are forever at odds, forming the necessary poles of a dialectical process. ». Le seul point à reprendre naturellement dans cette citation étant le terme de dialectique qu'il serait préférable de remplacer par dialogique, le BVSR darwinien se déroulant dans un contexte non pas de seule compétition, lutte ou combat, mais aussi dans un contexte de coopération, de débats et discussions, voire de symbiose comme on l'a vu avec la théorie de l'évolution. En somme, une fois de plus, on perçoit que la Systémique est avant tout équilibre entre des moments d'apparents relativismes et d'autres de tout aussi apparents absolutismes, tout en restant conscient qu'il faut précisément se garder de ces extrêmes caricaturaux. Nous sommes bien dans le juste milieu d'Aristote.

SUITE du Blog : V-7) Transcendance versus Immanence

Benjamin de Mesnard

dimanche 11 octobre 2009

V-3) Rationalisme versus Empirisme


Le Rationalisme attaque des différents problèmes auxquels sont confrontés les scientifiques “ par le haut ” tandis que les Empiristes le font “ par le bas ”. Karl Popper est le dernier philosophe à avoir pris une position tranchée sur ce débat par le concept du néo-positivisme logique. Le Rationaliste pense donc avoir besoin en premier lieu d’une théorie, qu’il essaiera de tester par des expériences qui devront corroborer ou infirmer celle-ci. Sur la base des infirmations de sa théorie, il devra modifier ou abandonner celle-ci.  Il est donc dirigé par la Raison. L’Empiriste, lui, prétend ne pas avoir de théorie, être sans préjugés, et mener des expériences au hasard, et construire des suites de raisonnements à posteriori en tenant compte des résultats observés. K. Popper se demandait alors très justement pourquoi faire alors telle ou telle expérience plutôt qu’une autre, sinon à avoir une idée derrière la tête et donc une théorie au moins implicite. L’apport important de l’Empirisme a été de souligner l’importance des expériences dans la démarche scientifique, en opposition à un rationalisme pur consistant à raisonner en chambre et conclure des résultats, inventer des théories sans jamais les tester sur le monde « réel » (comme le fait le matérialisme dialectique du Marxisme). La Renaissance à cet égard s’est opposé au Moyen-âge, où, par déformation et caricature des philosophes grecs, dits scolastiques, certaines universités donnaient le prima aux discussions sans fin, aux débats, en s’éloignant de plus en plus de la réalité, y compris quelque fois de la réalité la plus commune et quotidienne. On voit bien cependant que Rationalisme et Empirisme ne sont en fait que les deux faces d’une même position qui ne veut voir à chaque fois qu’un seul aspect des choses. Elles se rejoignent sur le fait qu’elles sont toutes deux une manifestation de l’approche parcellaire/disjointe/découpée de la réalité, où l’on tente à tout prix de simplifier les choses, typique d’une approche plato-cartésienne.
K. Popper a fait remarquablement progresser ce débat par ses positions, qui conduisent finalement à le rapprocher d’un “Darwinisme des théories scientifiques”, faisant l’objet d’une sélection artificielle car faite par l’homme. Seules les théories les plus adaptées à l’environnement des expériences, et donc au monde « réel » survivent, leur survivance n’étant en rien une preuve de leur véracité absolue et encore moins définitive. Cette survie dépend en effet des capacités de cet environnement à monter des expériences permises par les outils et matériels disponibles et par les capacités et la précision des instruments de mesures. On ne peut évoquer cette opposition sans citer les positions de T Kuhn, quelque fois catalogué à tort d’anti-rationaliste, sous prétexte que les paradigmes qui se succèdent à travers les révolutions scientifiques changent le monde. J.R. Searle traite fort bien le sujet dans son article « Rationality and Realism, What is at Stake ? » publié dans Deadalus en 1993 : « Thomas Kuhn et Richard Rorty sont deux des auteurs les plus fréquemment cités par ceux qui rejettent la tradition rationaliste occidentale. Je vais maintenant faire une brève digression sur eux. Kuhn est censé avoir montré dans La Structure des révolutions scientifiques que les prétentions de la science à décrire une réalité existant de manière indépendante sont fausses ; en fait, les scientifiques sont plus gouvernés par une psychologie de masse que par la rationalité, et ils tendent à se regrouper d’un "paradigme" à un autre au cours de révolutions scientifiques périodiques. Il n’existe pas de monde réel que la science doit décrire ; chaque nouveau paradigme crée plutôt son propre monde, de telle sorte que, ainsi que le dit Kuhn « les scientifiques travaillent après une révolution dans un monde différent ».
Je pense que cette interprétation est une sorte de caricature de la pensée de Kuhn. Mais quand bien même l’interprétation serait correcte, l’argument ne montrerait pas qu’il n’y a pas de monde réel indépendant de nos représentations ; il ne prouverait pas non plus que la science n’est pas une série de tentatives -selon des degrés de réussite divers- pour fournir une description de cette réalité. Même si l’on accepte l’interprétation la plus naïve des vues de T. Kuhn à propos des révolutions scientifiques, cela n’entraîne pas de telles conséquences ontologiques spectaculaires. Bien au contraire, même la conception la plus pessimiste de l’histoire des sciences est parfaitement consistante avec l’idée qu’il existe un monde réel existant de manière indépendante et que l’objectif de la science est de le décrire. » (fin de citation). Searle relance ainsi la position d’un « réel donné indépendant » bien qu’évolutif, et notamment sous l’influence des courants de pensées et autres paradigmes. Mais cela ne change rien au fait qu’il y a bien des réserves à émettre, comme décrit en (II-3-6-b) à propos des processus de modélisation et de découpe dans le réel de l’objet à étudier, sur :
a) le fait que le chercheur appartient au monde qu’il étudie,
b) qu’il a en tête des aprioris culturels, psychologiques, etc. dont il peut ne même pas avoir conscience,
c) qu’il va le plus souvent se retrouver en interaction avec son sujet/objet d’étude, sans même avoir besoin d’évoquer les échelles quantiques,
d) qu’il a dû opérer –plus ou moins consciemment- une découpe arbitraire dans le réel du sujet/objet qu’il a décidé d’étudier,
e) que ce sujet/objet se retrouve dans un environnement (le reste du réel après la découpe) qui comme souligné par J.R. Searle évolue, y compris sous l’effet des paradigmes scientifiques (ou culturel, religieux,…), est mal connu, et qui inclus… le chercheur lui-même,
f) et qu'il est soumis à une Rationalité limitée, voir H.A. Simon (II-5-5-e).
Toutes ces réserves sont ignorée ou minorées à la fois par le Rationalisme et l’Empirisme, par leur approche commune simplificatrice propre à l’école plato-cartésienne.

Par ailleurs il est intéressant de noter que G. Bachelard souligne une autre opposition, celle existante cette fois-ci entre rationalisme et réalisme. Ainsi il alerte sur le danger du réalisme qui est trop proche des vues intuitives et de l’évidence (à laquelle Descartes attache tant d’importance). Le réalisme, c’est l’état premier d’une science archaïque, primitive et balbutiante. Il est en cela en fait un obstacle épistémologique que doit surmonter les scientifiques : « Même dans une pratique engagée entièrement derrière une théorie, il se manifeste des retours vers des conduites réalistes. Ces conduites réalistes se réinstallent parce que le théoricien rationaliste a besoin d’être compris de simples expérimentateurs, parce qu’il veut parler plus vite […], parce que, dans le commun de la vie, il est effectivement réaliste. De sorte que les valeurs rationnelles sont tardives, éphémères, rares […]. Dans le règne de l’esprit aussi, la mauvaise monnaie chasse la bonne, le réalisme chasse le rationalisme. » [BACHELARD G., La Philosophie du non, Paris, PUF, 1940, p. 27]. 

Apport de la Systémique : la Systémique, après avoir opéré les choix et les découpages conscients et réfléchis décrits pour le débat réalisme contre nominalisme, va élaborer des modèles (alias théories), selon les différents types de modèles décrits plus hauts. Ces types de modèles permettent de sortir du débat dans la mesure où ces types étant répertoriés par la Systémique, il s’agit d’attaquer le système à étudier sous plusieurs angles, via plusieurs tentatives de modélisations, sans jamais perdre de vue que « la carte n’est pas le territoire » (Korzybsky). Les théories scientifiques ne sont jamais que des modèles de systèmes découpés sur un niveau choisi de la réalité. Ils emportent donc avec eux des « à priori » et des présupposés (voir plus haut). Enfin, les expériences devant réfuter une théorie -et non la vérifier comme l’explique Karl Popper- ne sont pas toujours ni simples, ni aisées, ni fiables, ni répétables (la flèche du temps), ni même possibles. Le recours prudent comme le recommande la Systémique à des approches transversales, essayant de tenir comptes des niveaux englobés et englobant, et de l’environnement du système découpé à l’étude sera le bien venu. La Systémique opérera par approches multiples, selon différents points de vues, différentes découpes. Elle essaiera de d’identifier les systèmes connexes au sujet/objet (système) découpé puis prendre en compte les interactions, les liens entre ceux-ci et avec le sujet/objet étudié. Enfin, elle tiendra compte de la flèche du temps. On utilise alors les apports intéressants des deux approches Réalistes et Empiristes en se dégageant des débats idéologiques des deux camps.

SUITE du Blog : V-4) Essentialisme versus Substantialisme

Benjamin de Mesnard

dimanche 8 février 2009

III) Théories alliées à la Systémique (Darwin versus Popper+Kuhn)

III-2-9) Comparatif Darwin versus Popper+Kuhn:
Tableau comparatif de la « théorie de l’évolution des espèces des théories scientifiques » de Popper + Kuhn avec la théorie de l’évolution des espèces vivantes de Darwin :
Item
Darwin
Popper+Kuhn
Le sujet l’espèce vivante la théorie scientifique
Environnement naturel des espèces vivantes milieux ou écoles scientifique, universités, laboratoires
Niche écologique secteur scientifique
Apparition de nouvelles espèces de nouvelles théories scientifiques
Moteur du changement
mutations génétiques accidentelles
(néo-darwinisme)
idées, rêves, réflexions conscientes ou inconscientes et accidentelles, analogies plus ou moins valides d’un ou plusieurs chercheurs
Compétition pour une niche écologique entre théories scientifiques contradictoires sur un même secteur scientifique
Sélection l’espèce la plus apte pour une niche écologique donnée à un instant donné la théorie qui n’a pas (encore) été démontrée fausse sur un sujet donné (avec les instruments de mesure et/ou les moyens de l’époque)
Rétroaction
le « re » de éco-auto-re-organisation
des espèces sur leur environnement en contribuant à le changer des théories sur le niveau de connaissance global des scientifiques et leur capacité en retour à accepter de nouvelles théories puis à en imaginer d’autres…

Karl Popper croit régler son compte à l’induction, qui n’a plus aucune valeur d’intérêt à ses yeux. Pour Popper, savoir comment une hypothèse nouvelle apparaît n’est pas le plus intéressant. Cela n’est pas plus intéressant que la vie privée d’un grand scientifique ou philosophe. Ce qui est intéressant –et donne à l’hypothèse son statut de scientifique- est de savoir si elle peut être intrinsèquement sujette à réfutation. C’est pourquoi l’empirisme s’oppose au rationalisme chez Popper. On verra plus loin cependant que l’induction ne peut pas être méprisée ainsi non plus car elle est -comme décrit plus haut- créatrice de nouvelles idées alimentant le « générateur » de nouvelles théories. On retrouve ici une analogie avec Darwin où les mutations génétiques accidentelles alimentent le « générateur » de nouvelles espèces. Sur ce point des études ont montrés que certaines conditions culturelles, sociétales ou sociologiques doivent être réunies pour que ce « générateur » de nouvelles théories se mette en place pour faire démarrer le progrès scientifique. Cela n’a pas été toujours le cas en Europe, il s’est produit vers le XVI° siècle, et ne se produit pas encore de nos jours dans certaines régions de monde.

SUITE du Blog : Théories alliées à al Systémique (Kuhn, Korzybsky, Gestaltisme)

Benjamin de Mesnard

samedi 27 décembre 2008

III) Théories alliées à la Systémique (Darwin et Bachelard)

III-2-6) Darwin (1809-1882)

Darwin est incontestablement l’un des premiers -ou le premier ?- scientifique ayant utilisé en pratique les concepts de la Systémique… bien avant sa conceptualisation. Il a en effet clairement utilisé pour sa théorie de l’évolution des espèces vivantes la plupart des concepts clefs explicités plus haut, en faisant parfaitement la différence entre l’individu et l’espèce, espèce qui en l’occurrence joue bien le rôle de système principal selon les définitions de la Systémique. Cela explique probablement pourquoi il a eu autant de mal à se faire comprendre au sein d’un XIX° siècle mécaniste, cartésien et pour finir positiviste.
Il faut lui rendre hommage en cela car l’étude de son œuvre ne cesse pas de surprendre à l’égard de la haute maîtrise qu’il avait de tous les concepts systémiques.
On retrouve chez Darwin en effet les concepts de systèmes ouverts, de bruit -les mutations-, de systèmes en inter-actions, d’équilibre ergodique –l’adaptation-, et d’auto-finalité, dernier point sur lequel il a été le plus attaqué à son époque et ensuite par les cartésiens. L’Église Catholique qui l’a attaqué sans cesse et le refuse encore aujourd’hui, n’a pas vu ce rapprochement avec Aristote et Saint Thomas d’Aquin sur le point de la finalité, croyant que Darwin soutenait des thèses mécanistes fortes alors qu’il avait réintroduit la finalité, sous une approche bien sûr différente des Thomistes car sous la forme d’équifinalité, voir (III-2-1), utilisée par la Systémique. Ce débat est toujours ouvert aujourd’hui, mais il est clair que l’Église Catholique et plus encore les Évangélistes gagneraient à se former à la Systémique et à Aristote afin de réétudier leurs positions sur Darwin…
Actuellement le darwinisme, ou la sélection naturelle, est utilisé en R&D pour créer d’une manière aléatoire des types de robots marcheurs, puis les sélectionner par essais/erreurs (virtuels simulés par ordinateur à grande vitesse) amenant l’élimination sans intervention humaine des moins efficaces. Ces robots, issus d'une sélection naturelle inintentionelle et non d’un cerveau humain, donnent des résultats meilleurs que les robots conçus par des ingénieurs. Des architectures de circuits électroniques sont conçues en s’appuyant sur ce même procédé. Celui-ci donne en final un résultat que certains ne peuvent s’empêcher de qualifier « d’ingénieux » alors que précisément nul ingénieur n’est intervenu dans la conception de ces robots ou circuits électroniques !
Concernant cette proximité entre Darwin et le Constructivisme épistémologique, on peut citer par exemple J. D. Raskin dans un article intitulé « The Evolution of Constructivism », jeu de mot indiquant que le Constructivisme épistémologique est en train d'évoluer, de se rapprocher, des théories de Darwin. Après avoir rappelé que la théorie de l'évolution est aussi appelée théorie de la sélection, il résume celle-ci par « BVSR » : blind variation and selective retention, c'est à dire variations aveugles puis rétention sélective. Les variations aveugles viennent des mutations, pas forcément aussi aléatoires que l'on aurait pu le penser (car dépendant aussi du milieu, de l'environnement), mais se produisant bien en aveugle, c'est à dire sans intention « divine » et arrivant sans avoir été « testées » par la nature. Ces variations aveugles si elles sont favorables pour les individus et/ou l'espèce, dans leur environnement à ce moment là, et donc « testées avec succès » seront alors retenues et se propageront. J.D.Raskin fait le rapprochement entre la BVSR darwinienne et la Systémique en décrivant ce même processus dans la construction de nos idées, connaissances ou théories : « But Campbell extends evolutionary thinking into the psychological and social realms, contending that BVSR is “fundamental to all inductive achievements, to all genuine increases in knowledge, to all increases in fit of system to environment” (Campbell, 1974, p.421). Not only have people evolved biological structures, but also those structures have given rise to psychological capabilities—such as the ability to psychologically construe events. This evolved ability to construe also allows people to evolve their constructs during the course of their existence. Further, just as psychological perspectives evolve, social institutions also evolve. » [RASKIN, 2008].

III-2-7) Gaston Bachelard (1884-1962)

Gaston Bachelard est défini par JL Le Moigne comme un précurseur du Constructivisme épistémologique notamment dans ses différents ouvrages sur la « Philosophie du Non » et sur « Le Nouvel Esprit Scientifique » où il a clairement repositionné le problème de l’évolution des sciences. Pour lui, ces évolutions ne se font pas progressivement par étapes successives et continues, mais se font au contraire par crises, rejets des positions précédentes souvent dans le but de tenter « d’expliquer » une observation ou un test réfutant la ou les théories dominantes du moment –le paradigme aurait dit T. Kuhn- mais qui du fait de leur apparente solidité peut bloquer, empêcher la révolution scientifique nécessaire de s’accomplir. Il faut citer à nouveau ici la phrase de G. Bachelard « Rien n’est donné, tout est construit » qui souligne bien qu’il voyait les sciences dans une construction/destruction perpétuelle comme décrit plus haut, et non comme quelque chose qui pouvait se contenter de recueillir un réel donné. La science est donc dans la démarche de « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter. Position éminemment propre à la Systémique bien naturellement, en particulier sur la méthode consistant à « découper » dans le réel arbitrairement mais d’une manière consciente et délibérée comme décrit en (II-3-6-b) le « morceau » à étudier. G. Bachelard a su dépasser le débat empirisme/rationalisme, voir le (V-3).
Il a insisté sur le projet, typique du Constructivisme épistémologique : « Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet » [BACHELARD, Gaston, 1940, p15], où l’on retrouve l’ingénium de G. Vico.
Il a rétabli l’équilibre (dynamique !) entre Idéalisme et Réalisme-Empirisme. Cette fausse opposition, comme décrit plus loin (voir V-3) doit être dépassée dans une démarche que l’on peut qualifier de constructiviste épistémologique, qu’il appelle « Rationalisme appliqué et Matérialisme technique ». Je cite : « En fait, ce chassé-croisé de deux philosophies contraires en action dans la pensée scientifique engage des philosophies plus nombreuses (...) Par exemple, on mutilerait la philosophie de la science si l’on n’examinait pas comment se situe le positivisme ou le formalisme. (…) Une des raisons qui nous fait croire au bien-fondé de notre position centrale, c’est que toutes les philosophies de la connaissance scientifique se mettent en ordre à partir du rationalisme appliqué. Il est à peine besoin de commenter le tableau suivant, quand on l’applique à la pensée scientifique :

Idéalisme
^
|
Conventionnalisme
^
|
Formalisme
^
|
Rationalisme appliqué et Matérialisme technique
|
v
Positivisme
 |

v
Empirisme
 |

v
Réalisme
Indiquons seulement les deux perspectives de pensées affaiblies qui mènent, d’une part, du rationalisme à l’idéalisme naïf et, d’autre part, du matérialisme technique au réalisme naïf. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 115-116 tiré de « Le Rationalisme Appliqué », PUF 1970, pp. 4-7]. Ainsi l’activité scientifique doit rester à l’équilibre entre deux position extrémistes chères au philosophe qui, comme l’explique fort bien Bachelard : « par métier trouve en soi des vérités premières, l’objet pris en bloc n’a pas de peine à confirmer des principes généraux. […] Alors une seule vérité suffit à sortir du doute, de l’ignorance, de l’irrationalisme, elle suffit à illuminer une âme. […] L’identité de l’esprit dans le « je pense » est si claire que la science de cette conscience claire est immédiatement la conscience d’une science, la certitude de fonder une philosophie, un savoir. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p121]. Attaque frontale du Cartésianisme s’il en est ! On retrouve ici plusieurs thèmes de la Systémique :
  • l’équilibre (dynamique ponctué bien sûr) entre les positions extrêmes tenues par certains philosophes mais aussi implicitement conservées par beaucoup de scientifiques. Le constructivisme épistémologique cherchera, comme vient de le décrire Bachelard, a rester entre les deux dans une démarche pragmatique de rationalisme appliqué, et non universel, pour ne pas dire de rationalisme limité.
  • La prudence, comme recommandé par G.B. Vico, à ne pas confondre avec le doute cartésien qui aboutit précisément à l’inverse en fait, car ne servant qu’à introduire subrepticement la tabula rasa, le soi-disant point fixe du « je pense ». Ainsi « La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 16 tiré de « La Formation de l’Esprit Scientifique  », J. VRIN 1967], qui rejoint la nécessité de ne pas ignorer notre ignorance en restant modeste dans son approche…. Thème repris par K. Popper et F. Hayek (voir III-2-8 et III-2-14).
SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (K. Popper)

Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme