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samedi 27 septembre 2014

V-12) Induction versus Déduction


V-12) Induction versus Déduction

L’induction n’a pas été réellement conceptualisée jusqu’à Karl Popper, qui s’y est intéressé pour mieux la mettre à jour et la combattre sur ses effets inconscients plus ou moins désastreux –selon lui- sur les travaux de beaucoup de scientifiques ou de philosophes. L’induction est similaire au mécanisme de production des mutations dans la théorie de l’évolution. Il est inutile d’en décortiquer ses mécanismes, tout ce qui compte pour Popper étant qu’elle existe pour permettre la production « brute » de nouvelles idées. Ainsi on connaît la petite histoire (vraie ou fausse) de la pomme de Newton ou encore celle de l’histoire de l’illumination de R. Poincaré lorsqu’il monta dans son omnibus. Ces idées peuvent, si elles se figent, donner lieu à des théories qui devront faire ensuite l’objet des procédures de tests rigoureuses décrites par K. Popper. L’induction, n’est qu’un mode, que l’on pourrait tout aussi bien qualifier d’aléatoire, de production d’idée candidates à de futures théories qui devront être construites (constructivisme), testée rigoureusement et rejetées si elles s’avèrent fausses, rien de plus. Certes… mais il est par contre essentiel de garder en mémoire que l’induction n’est pas naturelle et ne se produit que dans certains cadres favorables, des conditions décrites par G.B. Vico tel que l’art de la rhétorique, de la poésie, de la créativité, en bref de ce que l’on nommait les topiques ou encore au Moyen-Age les arts libéraux. Il faut en effet un « générateur » d’idée au chercheur dans une première phase, avant de passer à la deuxième, la déduction. Rejeter ainsi l’induction comme l’on fait K. Popper et avant lui Descartes au contraire de G.B. Vico, c’est prendre le risque de ne plus avoir de fournisseur de nouvelles théories explicatives à tester, à réfuter, par stérilisation des chercheurs.
A l’opposé, les tenants de la déduction soit prétendent -comme Descartes- établir par introspection le « point fixe » fondement de toute connaissance solide ; soit croient que seule l’observation des faits pourra permettre de déduire les lois et théories à en dégager, c’est l’autre manière de dire l’approche purement empiriste. Mais comme le fait observer très justement K. Popper (voir V-3 plus haut), pourquoi observer tel ou tel fait plutôt qu’un autre à moins d’avoir déjà une théorie plus ou moins implicite, et donc sous la forme d’une idée même mal formulée car venant de sa créativité personnelle ?

Apport de la Systémique : la Systémique utilise -tout comme explicité en (V-3)- au maximum les deux modes en gardant à l’esprit que ce sont des outils, utiles à différentes étapes de l’étude, et dont il ne s’agit pas de faire des idéologies mais des outils heuristiques pratiques. On pourra ainsi avoir recours alternativement, à plusieurs reprises, aux phases inductions d’une théorie puis déductions de ses impacts/conséquences/effets de bords, en boucles rétroactives prudentes comme le recommande Vico, car la fausse piste guette : « Tout cela vient de ce que le vrai est un, que le vraisemblable est multiple et que le faux est infini. » [VICO, GiamBattista, 1981, p 48] Il sera alors permis d’en tirer des possibilités de tests expérimentaux pour prouver ou non les erreurs ou insuffisances de cette théorie, en bref la réfuter ou non au sens poppérien du terme. C'est que l'on nomme couramment la méthode hypothético-déductive. Pour résumer cette pensée J.L. Le Moigne parle de transduction ou encore de méthode heuristique propre au Constructivisme épistémologique.

 SUITE du Blog : V-13) Finalisme versus Mécanisme

Benjamin de Mesnard
Épistémologie Systémique Constructivisme 

mardi 26 août 2014

V-11) Internalisme versus Externalisme


Dans la recherche d’un point de départ stable en vue de se bâtir des théories scientifiques, l’internalisme va rechercher cette stabilité à l’intérieur même de l’esprit du chercheur. Éliminant toutes interférences, croyances parasites, il arrive au bout d’un long travail d’introspection, par analyse de ses états mentaux, en méditation et en recueillement, au seul point incontestable : « je pense donc je suis ». On aura reconnu naturellement Descartes, le plus brillant représentant de cette démarche. Repartant de ce point fixe stable et incontestable –selon lui- il va retrouver par la démarche « géométrique », c'est-à-dire la méthode employée par les mathématiciens pour faire de la géométrie, toutes les lois universelles de la nature. Cette méthode géométrique est déductive, il suffit en effet selon Descartes de dérouler la suite des maillons simples du raisonnement pour arriver à ce résultat sans possibilité de se perdre, car se fiant au bon sens et à cette chaîne des maillons de l’évidence intuitive. L’internalisme se rattache à l’idéalisme et à Platon car comme le dit R. Pouivet : «  l’internaliste considère que l’action volontaire suppose une volition, c'est-à-dire une entité interne qui est la cause de l’action. En revanche, l’externaliste pense que l’action volontaire suppose des dispositions (capacité à l’action volontaire) propres à un agent, mais pas un état interne particulier sous forme d’une volition motivant l’action » [POUIVET, Roger, 1997, p 124]. Cette entité interne n’est autre que l’esprit, l’âme platonicienne et cartésienne séparée de la matière, du corps, et cause de la volition.
L’externalisme à l’opposé soutient que le monde étant externe au chercheur, lui étant imposé, non maîtrisé, largement incompris et le dépassant de loin en taille, diversité et complexité, c’est le « silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » de Pascal, ou « le réel voilé » de B. d’Espagnat, celui-ci ne peut par définition que partir de ce monde externe pour tenter de le comprendre. L’introspection n’apporte rien, sauf peut-être en psychologie, seul est utile l’étude de l’objet -le monde- par le sujet, ce sujet faisant d'ailleurs partie du monde. L’externalisme pense aussi que l’individu chercheur appartient à une communauté linguistique, culturelle, religieuse ou morale. Il n’est pas possible de se sortir, se détacher de cette communauté comme le pense Descartes, bien au contraire cela est une erreur comme l’explique G.B. Vico car c’est le moyen via la dialogique d'Edgar Morin de provoquer de nouvelles idées, possibles candidates à de nouvelles théories à réfuter le cas échéant.

Apport de la Systémique : La systémique est à première vue plus proche de l’externalisme car les systèmes modélisés, construits pour les besoins de la recherche ne le sont pas à la suite d’une introspection mais bien de l’observation construite et modélisée du monde extérieur (mais monde voilé) en adoptant si possible de multiples points de vues. Cependant la Systémique garde à l'esprit que le chercheur n'est pas séparé du monde, qu'il fait partie d'une culture, etc... et qu'il fait également partie d'un système (chercheur + objet étudié), le chercheur pouvant aussi perturber l'objet étudié. Avec la Systémique, il s’agit d’expliquer l’intérieur par ses fonctions téléonomiques vis-à-vis de son environnement et donc de l’expliquer par l’extérieur. Mais la systémique ne nie pas pour autant que le sujet chercheur se situe au sein d’un système englobant celui-ci et l’objet d’étude, les deux étant en interaction. On ne peut donc ignorer les présupposés du chercheur, sa culture, etc… qui est la communauté, la ville, le pays dans lequel il vit. En cela, la systémique n’est pas à proprement parler une forme de phénoménologie, encore moins transcendantale car la phénoménologie est internaliste. Enfin d’une manière qui rappelle la systémique, l’externalisme se rattache à Aristote. L’externalisme était la philosophie dominante puis a connu une éclipse avec la période internaliste cartésienne et positiviste avant de revenir de nos jours. Ainsi R. Pouivet explique : « l’externalisme nous renvoie à Thomas Reid et avant lui saint Thomas d’Aquin et à Aristote. […] La tradition philosophique dominante aurait été externaliste et l’internalisme serait une affaire récente. » [POUIVET, Roger, 1997, p 7].

 SUITE du Blog : V-12) Induction versus Déduction

Benjamin de Mesnard 
Épistémologie Systémique Constructivisme 

lundi 28 décembre 2009

V-7) Transcendance versus Immanence et hétéronome versus autonome


L'Immanence - et son corollaire la Transcendance - est un concept clé de la Systémique. Ce débat existe dans plusieurs domaines : juridique, religieux, épistémologique, politique :
  a)  Au plan juridique tout d’abord, l’immanence considère que le droit vient « du terrain », de l’expérience des jugements passés qui se sont accumulées au cours du temps. C’est donc un droit basé sur la jurisprudence, comme aux États-Unis par exemple où à chaque procès il s’agit de retrouver un cas analogue déjà jugé auparavant, la justice ne pouvant se contredire. La transcendance au contraire considère que le droit vient de lois votées par le pouvoir législatif, d’en haut en quelque sorte, la jurisprudence ne pouvant intervenir que si aucun texte de lois existant ne corresponds au cas jugé, ce qui est rare ; ou bien après un arrêt de la Cour de Cassation. Donc on voit bien alors la logique de ces droits transcendants : priorité à la loi transcendante, la jurisprudence immanente n’intervenant que en « roue de secours ». De la même manière que les Idées de Platon tombent dans la matière pour l’animer, les lois tombent d’une chambre des députés qui se croient autorisés, au nom de la majorité, du « Peuple », à voter des lois à tort et à travers sans la moindre étude sérieuses d’ailleurs la plupart du temps. Il leur suffit de voter selon une procédure légale, c'est-à-dire respectant... les lois qu’ils avaient votées précédemment. Il n’y a plus de garde-fou, puisque même la Constitution a été votée par le même cercle étroit et fait d’ailleurs l’objet de modifications incessantes, contrairement aux Constitutions anglo-saxonnes immanentes. Pour justifier cette transcendance, on retrouve bien entendu les discours déjà évoqués faisant appel aux diverses personnalisations : « Peuple », « Bien Commun », etc.. A l’inverse du droit anglo-saxon immanent, c’est alors la loi qui génère le droit. Et bien que les abstentionnistes constituent factuellement la véritable majorité, ces députés peuvent alors exercer la dictature de la soit-disant majorité sur les minorités et en dernier lieu la plus petite des minorités : le citoyen.

  b)  Au plan religieux ensuite, l’immanence consiste à affirmer que Dieu se trouve dans toutes choses ou être du monde, à l’intérieur du monde lui-même. La transcendance par contre soutient que Dieu est extérieur, au dessus du monde, qu’il gouverne et dirige (le « roi des rois » des religions judéo-chrétiennes ou musulmanes). Comme le souligne R.R. Ruether, l’immanence est assimilée à la féminité (Gaïa la Terre ou la Nature vue comme féminine chez les Indiens d’Amérique et d'autres peuples), et la transcendance à la masculinité (l’image d’Épinal du Dieu tout puissant en vieillard barbu assis sur son trône dans le ciel, au dessus des contingences terrestres). Ces concepts religieux -souvent implicites dans les différentes cultures- ne sont pas sans conséquences et déterminent un certain nombre de comportements. Ainsi nos sociétés développées vont avoir recours à la culture intensive et l’exploitation à outrance des ressources naturelles suivant en cela l’image d’un homme transcendant la nature et donc logiquement propriétaire de celle-ci. A l’opposé, les peuples « primitifs » chasseurs/cueilleurs seront respectueux des ressources. Ils remercient leurs proies d’avoir bien voulu se faire tuer et jouent naturellement (sans connaître la Systémique…) un rôle de chasseur-régulateur au sein du système écologique global en état d’équilibre dynamique. Ces cultures suivent alors un schéma où l’homme est immanent au monde, au même titre que les autres espèces.

  c)  Au plan épistémologique et bien sûr exclusivement pour les systèmes naturels, ou les systèmes artificiels inintentionnels (économie, sociétés,...), voir (III-2-14-c), l’immanence soutient qu’un système peut « vivre » par lui-même, trouver ses propres états d’équilibres dynamiques spontanément (équifinalité et ergodicité) par ses propres systèmes stabilisateurs -voir pilotes- internes. C'est un système dont le pilotage est donc interne : il est autonome. La transcendance soutien qu’un système naturel ne peut se stabiliser -et donc « vivre »- que par le recours à des causes finales externes (on retrouve Aristote et le débat cause finale versus équifinalité). C’est un système dont le pilotage est externe : il est hétéronome. Se pose alors la question du mode de pilotage du.... système de pilotage : soit interne et immanent, soit externe et transcendant partant ainsi sur une boucle récursive sans fin...
Enfin en épistémologie, il est très intéressant de noter que ce débat transcendance / immanence ressort dans l’étude de ce que l’on entends par le concept d’« explication » en sciences. Ainsi Francis Halbwachs propose 3 formes d’explications résumées par Pierre Sagaut dans son papier « Introduction à la pensée scientifique moderne », page 134, citation :
« • L’explication homogène (aussi appelée explication formelle), qui ne fait intervenir aucun élément extérieur au système dont on cherche à expliquer l’évolution. L’explication portera donc sur des variables internes de ce système et sur les relations, les lois, qui lient ces variables. Le plus souvent, de telles explications font appel à la notion de conservation d’une quantité (énergie, masse, …) ou de propriétés de symétrie du système considéré.
L’explication causale (encore appelée explication hétérogène), qui est basée sur l’interaction entre le système et le monde extérieur, ou précisément une sous-partie du monde extérieur représentée par un ou plusieurs objets. L’explication repose alors sur la notion d’échange entre les différents objets en interaction.
L’explication bathygène (du grec bathus, « profond »), qui consiste à se référer à un autre niveau de description. Il s’agit ici de faire référence à un autre modèle du même système physique, qui le plus souvent repose sur une description à une échelle plus petite. […] (étudions le ) choc de deux boules de billard, l’une étant initialement au repos. Qu’est-ce qui cause le mouvement de la seconde ? La réponse classique est le choc avec la première boule. Lorsque l’on considère la seconde boule, l’explication de sa mise en mouvement lui est extérieure : c’est son interaction avec le monde extérieur (en l’occurrence la première boule) qui est évoquée pour expliquer le changement de ses paramètres internes (quantité de mouvement, énergie cinétique). […] le choix d’un type d’explication pour un phénomène observé n’est pas imposé par l’explication : il résulte d’un choix du scientifique. En modifiant par exemple sa définition du système dont on suit l’évolution, il est possible de changer de type d’explication. Reprenons l’exemple du choc des boules de billard. En ne considérant que l’une des boules, nous avons affaire à une explication causale. Mais que se passe-t-il si maintenant nous considérons le système formé par les deux boules ? La description du système ne fait plus intervenir d’éléments extérieurs à celui-ci, et les propriétés des deux boules (quantité de mouvement, énergie cinétique) peuvent être à tout moment décrites au moyen de lois de conservation (ces deux quantités sont des invariants). D’une explication causale nous sommes donc passés à une explication homogène !
».

  d)  Au plan politique, le libéralisme ressort comme relevant de l'immanentisme (système autonome). La « main invisible des marchés » s'auto-régulant par eux-mêmes sans qu'il soit nécessaire à un état ou à un gouvernement d'intervenir, cette intervention étant même jugée nuisible et dangereuse. C'est le fameux « Surtout Sire laissez-nous faire » (très différent du « laissez-faire » tronqué qu'on nous répète à loisir...), réponse du Capitaine de bateaux à Nantes à l'envoyé de Colbert lui demandant ce que le gouvernement pouvait faire pour les aider… face à la plainte des capitaines contre la bureaucratie de l’État français, déjà à l’époque ! A l'inverse le socialisme ressort de la transcendance (système hétéronome). Un système économique étant vu comme ayant besoin d'être contrôlé, régulé de l'extérieur par une force politique, un état fort et nécessairement centralisé. Cet État est censé être dirigé par une élite détenant le Savoir et la Connaissance bien mieux que les citoyens considérés comme intrinsèquement assez irresponsables et inintelligents. Le socialisme prétends ainsi échapper à la boucle récursive sans fin, identifiée en épistémologie, pour savoir comment est piloté le pilote. On est alors en plein débat Platon et Rousseau contre Aristote et Machiavel, les premiers considérant qu'il suffit de bien former l'élite, les seconds que tôt ou tard des dirigeants dangereux arriveront fatalement au pouvoir, on reviendra sur cette question.  Un petit paradoxe en passant: une démocratie juge ses citoyens assez intelligent pour élire leur élite dirigeante, mais pas suffisamment pour savoir par eux-même directement ce qu'il leur faut...

Il est possible de trouver des variations dans ce débat :
-  La social-démocratie où les marchés sont jugés nécessaires et acceptables mais devant faire l'objet d'une régulation par l'état « transcendant » afin de limiter les crises et les excès. On retrouve là le principe de subsidiarité de l'Europe où il est admis un équilibre entre centralisation et décentralisation. Le point faible de cette approche tenant naturellement sur deux questions insolubles : Qui peut prétendre avoir la science infuse pour décider où, quand et en quoi les marchés ont mal fait ? C'est la dénonciation par F.Hayek du scientisme positiviste des dirigeants socialistes. Quels sont les critères clairs et objectifs définissants lesdits « excès » des marchés ? C'est la Présomption Fatale de F. Hayek. En effet le problème de cette approche est que l'histoire montre que ce sont plutôt les excès des États, l'instabilité des lois et leurs incohérences dans le temps suite aux changements de majorité qui ont été à l'origine des crises... Ainsi la crise de 1929 vient de la 1° guerre mondiale entre États, les États vainqueurs décrétant une dette énorme sur l’État Allemand, dette impossible à payer, sinon par des emprunts énormes auprès des seules banques capable de les financer, les banques américaines, ce qui a fini par déclenché la crise. La crise de 2008 vient de décisions électoralistes de l’État américain prises en 2001 et avant, obligeant les Banques à ouvrir des crédits immobilier pour les citoyens en "Red Line" et donc insolvables, etc... On y reviendra plus loin. La question devient alors : si on parle d'excès possibles des marchés devant être contrôlés par les États, qui alors contrôle les excès des États ? Problème typique de récursivité systémique du pilotage du système pilote !
-  Le socialisme marxiste où l'existence même des marchés est jugée dangereuse, ceux-ci devant être supprimés pour être remplacés par une économie entièrement pilotée depuis le haut, centralisée (centralisme dit soit-disant « démocratique ») totalement transcendant et hétéronome avec toutes ses lourdeurs tenant à la non prise en compte de la complexité du système en question. Cela rejoint les questions traitées en (II-4-1 et II-4-2) sur la mesure de la variété requise d'A. Kolmogorov et la Rationalité limitée de H.A. Simon par le système de pilotage central. Le problème supplémentaire de mode de pilotage est qu'un petit groupe va décréter pour tout le monde ce qu'ils doivent faire. Cela ne peut se faire que par la coercition, la force et pour finir la terreur d'un totalitarisme comme on l'a vu avec Staline, Mao, Pol-Pot, Maduro, etc... ou Hitler et Mussolini avec un autre type de Socialisme, le Socialisme National mal traduit en français par National-Socialisme.
Ce type de débat entre immanence et transcendance a été, et est toujours notamment aux États-Unis, particulièrement violent par l’opposition des thèses évolutionnistes implicitement immanentes (Darwin) et créationnistes implicitement transcendantes. On mélange alors religion et sciences. Ces débats rejoignent étrangement les débats de politiques économiques… bien que les protagonistes ne semblent pas s’en rendre compte comme on va le voir ci-dessous... Il est possible de trouver des degrés dans ce débat :
  • Entre les créationnistes « purs et durs » équivalents ici au centralisme des marxistes en économie, niant toute évolution et jugeant nécessaire et même vital une intervention divine de tous les instants. Tout être vivant ayant été directement créé par un dieu unique « central » et transcendant bien sûr, ces êtres - bien que donnés comme étant libres- devront ensuite être sous la surveillance et même la conduite permanente de ce dieu tout-puissant. On trouve donc ici un lien manifeste entre ces créationnistes Chrétiens et le Marxisme le rôle du pilote central étant tenu par le dieu unique dans un cas et le parti unique et l’État avec son dirigeant "Petit Père du Peuple" divinisé dans l'autre. Les deux prétendent même contrôler jusqu'aux pensées intimes des « croyants » et ont besoin pour ce faire de commissaires politiques pour les uns et de prêtres pour les autres. . On peut noter en passant que le problème de la prise en compte de la Variété requise et de la Rationalité limitée par le pilote unique central à été -si l'on peut dire- vu et « traité » par les créationnistes en déclarant dieu omniscient, bien que personne ne soit en mesure d'expliquer comment une telle omniscience peut être possible...Et par les marxistes ou autres socialistes nationaux par la déification des dirigeants affublés soudainement de pouvoirs exceptionnels : représentant de la pureté extrême de la race et Guide suprême avec Hitler ou Mussolini ; référence absolue de l’idéologie marxiste avec le « Petit Père des Peuples » avec Staline , Grand Timonier avec Mao, tous supposés être des êtres d’exception de part leur intelligence et leur vision de la fin de l’Histoire, etc...
  • Et les adeptes de l' « intelligent design », équivalent ici à la social-démocratie, qui admettent une certaine forme d'évolution locale et limitée mais toujours avec un dieu central transcendant, fixant les objectifs finaux, pilotant globalement mais non dans le détail le projet, cause finale d'Aristote mais sans avoir besoin d'être « présent » en tout et pour tout comme chez les créationnistes « purs ». On retrouve encore le principe de subsidiarité de l'Europe sous une autre forme...
En passant, on note que beaucoup d'individus parviennent à être des tenants de la transcendance en religion et de l’immanence en économie (souvent dits "de droite") ET vice-versa athées et donc immanents en religion mais marxistes transcendants en économie  (pour ceux dits "de gauche")... cela est incohérent.
Il y a un lien entre les aspects culturel de ce débat et les aspects épistémologiques de celui-ci. Ce n’est pas un hasard si les sciences se sont développées sur une base transcendantale à partir de la Renaissance dans le monde occidental. La croyance en effet en un Dieu unique posant d'en haut ses lois stables et prédéfinies a été en effet le moteur de la recherche des lois scientifiques et à l’origine du rationalisme. Ici encore on retrouve le lien entre d'un côté rationalisme, idéalisme -les Idées étant fixes et venant d'en haut, il est donc possible de les (re)découvrir-, et de l'autre transcendance.

  • Enfin, sur tous les plans, le problème de la récursivité à l’infini avec l’approche transcendante : Le point faible de l’approche transcendante, quelque soit le domaine étudié, c’est de tomber dans une boucle récursive sans fin. Aristote déjà avait parfaitement identifié ce problème. En remontant de cause externe en cause externe, on tombe inévitablement sur un enchaînement qui part à l’infini. Pour tenter d’éviter ce cercle vicieux, il a alors inventé – par décret autoritaire - la Cause Première, pseudo solution à un vrai problème, « cause incausée », cause d’elle-même qu’il a également appelé Moteur Premier. Le problème est que cela n’explique rien d’une part et, d’autre part, cet enchaînement de causes transcendante aboutit de fait à… une cause immanente ! Même problème pour les religions tentant d’expliquer sur quoi repose la terre vue comme plate : elle est posée sur le dos d’une tortue, elle-même sur une vache, elle-même sur un éléphant, et… ensuite nul ne sait ! S’il faut un Dieu unique tout-puissant pour expliquer la création du monde alors qui a créé Dieu ? Idem en politique, comme déjà souligné plus haut : si les citoyens sont immatures et doivent être dirigé par un État pour palier aux « défaillances du marché », alors qui palliera aux défaillance des États (guerres, massacres, déportations, racisme institutionnel, propagande, dettes publiques massives, etc.) ? A chaque fois, lorsque l’on analyse ce problème, on ne peut s’empêcher de penser qu’il serait plus simple d’aller directement à une explication immanente, plutôt que d’aller inventer ces longues chaînes de causes externes transcendantes pour – de toutes façons – inévitablement retomber sur une explication immanente….
Apport de la Systémique : le but de la Systémique n’est pas de rentrer absolument dans ce débat par trop idéologique, mais plutôt de l’approcher (à défaut de le trancher) par des voies pragmatiques, pondérées et prudentes, comme le demande J.B. Vico. En effet la Systémique se voulant avant tout comme un outil heuristique ne peut pas avoir comme but de trancher ce débat -cela n’apporte rien-. Mais cependant, de part ses origines et ses concepts centraux (auto-organisation, ergodicité et équifinalité et non cause finale surtout), la Systémique relève bien des concepts d’immanence, en opposition à Platon, Descartes, Marx et au positivisme en général qui sont clairement dans la transcendance (divine ou étatique en particulier). Dans ses outils méthodologiques du travail scientifique par contre elle tente plutôt d’utiliser par les deux approches simultanément comme cela a été vu plus haut. L’usage relativisé de concepts aristotéliciens (comme la cause finale, la forme,…) ou encore de concepts cartésiens (réductionnisme, idéalisme,…) doivent être compris comme étant des étapes possibles de raisonnements, des outils temporaires de pensée, surtout dans les phases initiales d’études de systèmes mal ou très mal connus comme décrit en (II-3-6-b). Cela peut permettre de commencer à « ranger » les questions et problèmes dans quelques grandes catégories, à la condition expresse -comme cela a souvent été dit- de relativiser ces catégorisations, en étant prêt à les abandonner si la comparaison du système tel qu’il est (re)construit par le chercheur ne correspond pas à la réalité. En effet il faut bien comprendre ici qu'il s'agit pour la Systémique de considérer le système de pilotage du système étudié comme étant à l'intérieur (immanent) ou à l'extérieur (transcendant) du système. G. Bateson [BATESON G., T1, 1977, pages 270 et suivantes] explicite fort bien cette question en remarquant qu'il faut repartir des boucles de rétroactions que l'on a décidé de retenir dans l'étude du système considéré. Si l'on décide que le système doit englober ces boucles de rétroactions qui permettent au système d'arriver à s'équilibrer dynamiquement, c'est que l'on est implicitement immanentiste. Si au contraire on croit nécessaire de séparer le système de pilotage du reste du système, et par conséquent de couper les boucles de rétroactions par une frontière entre système de pilotage et le reste du système pour en voir deux séparés, c'est que l'on préfère l'approche transcendante. Pour sortir de cela, il faut donc parvenir à rééquilibrer la balance entre approches immanentes versus transcendantes en prenant le dessus sur nos croyances culturelles transcendantes ou immanentes. Il faut enfin parvenir à comprendre qu'il y a en effet un système « complet » qui inclue un (ou des) sous-système(s) de pilotage ainsi que les autres sous-systèmes pilotés (au pluriel). Il faut donc savoir utiliser les deux approches -on retrouve à nouveau la multiplicité des points de vues- entre la vue d'un système « complet » et simultanément la vue du système de pilotage séparé des autres systèmes qu'il pilote. Le schéma suivant résume cette nécessaire double approche :
Note : dans ce schéma il aurait fallu ajouter que chaque sous-système est probablement muni de son propre système de pilotage... externe ou interne : on retrouve le problème classique de la récursivité complexe du monde réel !

Dit autrement, selon l’approche de Francis Halbwachs, il faut donc impérativement « tester » les différents périmètres / frontières des système(s) afin d’étudier les cas d’explications homogènes (alias immanentes ou autonome) versus causales (alias transcendantes ou hétéronome) en adoptant de multiples points de vues comme le recommandait Montaigne ou L. von Bertalanffy avec son « perspectivisme »... Il faudra également inclure l’explication bathygène faisant alors appel à d’autres moyens au sens de Gödel : échelle moléculaire, atomique ou au contraire astronomique ou méta-système d’ordre supérieur comme l’algèbre par rapport à l’arithmétique…
Mais la Systémique va un pas plus loin car comme déjà dit dans cet essai, on ne peut ignorer que le chercheur étudiant ce système fait partie en réalité de celui-ci. Bien entendu l’étude, la prise en compte par le chercheur de sa propre influence sur le système, de ses actions, de ses mesures perturbant celui-ci, n’a rien à voir avec l’introspection cartésienne... 
Le schéma ci-dessus devient alors :

 
On est très loin de Descartes. Comme on le voit, ces concept d’immanence versus transcendance sont décidément centraux pour la Systémique, et soulignent le caractère ultra-complexe de toute approche du monde réel, dans un contexte de Rationalité limitée (H.A. Simon) et à aborder avec toute la modestie et la prudence / phronésis d’un Aristote et G.B. Vico !

SUITE du Blog : V-8) Créationnisme versus Évolutionnisme

Benjamin de Mesnard

samedi 27 décembre 2008

III) Théories alliées à la Systémique (Darwin et Bachelard)

III-2-6) Darwin (1809-1882)

Darwin est incontestablement l’un des premiers -ou le premier ?- scientifique ayant utilisé en pratique les concepts de la Systémique… bien avant sa conceptualisation. Il a en effet clairement utilisé pour sa théorie de l’évolution des espèces vivantes la plupart des concepts clefs explicités plus haut, en faisant parfaitement la différence entre l’individu et l’espèce, espèce qui en l’occurrence joue bien le rôle de système principal selon les définitions de la Systémique. Cela explique probablement pourquoi il a eu autant de mal à se faire comprendre au sein d’un XIX° siècle mécaniste, cartésien et pour finir positiviste.
Il faut lui rendre hommage en cela car l’étude de son œuvre ne cesse pas de surprendre à l’égard de la haute maîtrise qu’il avait de tous les concepts systémiques.
On retrouve chez Darwin en effet les concepts de systèmes ouverts, de bruit -les mutations-, de systèmes en inter-actions, d’équilibre ergodique –l’adaptation-, et d’auto-finalité, dernier point sur lequel il a été le plus attaqué à son époque et ensuite par les cartésiens. L’Église Catholique qui l’a attaqué sans cesse et le refuse encore aujourd’hui, n’a pas vu ce rapprochement avec Aristote et Saint Thomas d’Aquin sur le point de la finalité, croyant que Darwin soutenait des thèses mécanistes fortes alors qu’il avait réintroduit la finalité, sous une approche bien sûr différente des Thomistes car sous la forme d’équifinalité, voir (III-2-1), utilisée par la Systémique. Ce débat est toujours ouvert aujourd’hui, mais il est clair que l’Église Catholique et plus encore les Évangélistes gagneraient à se former à la Systémique et à Aristote afin de réétudier leurs positions sur Darwin…
Actuellement le darwinisme, ou la sélection naturelle, est utilisé en R&D pour créer d’une manière aléatoire des types de robots marcheurs, puis les sélectionner par essais/erreurs (virtuels simulés par ordinateur à grande vitesse) amenant l’élimination sans intervention humaine des moins efficaces. Ces robots, issus d'une sélection naturelle inintentionelle et non d’un cerveau humain, donnent des résultats meilleurs que les robots conçus par des ingénieurs. Des architectures de circuits électroniques sont conçues en s’appuyant sur ce même procédé. Celui-ci donne en final un résultat que certains ne peuvent s’empêcher de qualifier « d’ingénieux » alors que précisément nul ingénieur n’est intervenu dans la conception de ces robots ou circuits électroniques !
Concernant cette proximité entre Darwin et le Constructivisme épistémologique, on peut citer par exemple J. D. Raskin dans un article intitulé « The Evolution of Constructivism », jeu de mot indiquant que le Constructivisme épistémologique est en train d'évoluer, de se rapprocher, des théories de Darwin. Après avoir rappelé que la théorie de l'évolution est aussi appelée théorie de la sélection, il résume celle-ci par « BVSR » : blind variation and selective retention, c'est à dire variations aveugles puis rétention sélective. Les variations aveugles viennent des mutations, pas forcément aussi aléatoires que l'on aurait pu le penser (car dépendant aussi du milieu, de l'environnement), mais se produisant bien en aveugle, c'est à dire sans intention « divine » et arrivant sans avoir été « testées » par la nature. Ces variations aveugles si elles sont favorables pour les individus et/ou l'espèce, dans leur environnement à ce moment là, et donc « testées avec succès » seront alors retenues et se propageront. J.D.Raskin fait le rapprochement entre la BVSR darwinienne et la Systémique en décrivant ce même processus dans la construction de nos idées, connaissances ou théories : « But Campbell extends evolutionary thinking into the psychological and social realms, contending that BVSR is “fundamental to all inductive achievements, to all genuine increases in knowledge, to all increases in fit of system to environment” (Campbell, 1974, p.421). Not only have people evolved biological structures, but also those structures have given rise to psychological capabilities—such as the ability to psychologically construe events. This evolved ability to construe also allows people to evolve their constructs during the course of their existence. Further, just as psychological perspectives evolve, social institutions also evolve. » [RASKIN, 2008].

III-2-7) Gaston Bachelard (1884-1962)

Gaston Bachelard est défini par JL Le Moigne comme un précurseur du Constructivisme épistémologique notamment dans ses différents ouvrages sur la « Philosophie du Non » et sur « Le Nouvel Esprit Scientifique » où il a clairement repositionné le problème de l’évolution des sciences. Pour lui, ces évolutions ne se font pas progressivement par étapes successives et continues, mais se font au contraire par crises, rejets des positions précédentes souvent dans le but de tenter « d’expliquer » une observation ou un test réfutant la ou les théories dominantes du moment –le paradigme aurait dit T. Kuhn- mais qui du fait de leur apparente solidité peut bloquer, empêcher la révolution scientifique nécessaire de s’accomplir. Il faut citer à nouveau ici la phrase de G. Bachelard « Rien n’est donné, tout est construit » qui souligne bien qu’il voyait les sciences dans une construction/destruction perpétuelle comme décrit plus haut, et non comme quelque chose qui pouvait se contenter de recueillir un réel donné. La science est donc dans la démarche de « destruction créatrice » de Joseph Schumpeter. Position éminemment propre à la Systémique bien naturellement, en particulier sur la méthode consistant à « découper » dans le réel arbitrairement mais d’une manière consciente et délibérée comme décrit en (II-3-6-b) le « morceau » à étudier. G. Bachelard a su dépasser le débat empirisme/rationalisme, voir le (V-3).
Il a insisté sur le projet, typique du Constructivisme épistémologique : « Au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la pensée scientifique, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet » [BACHELARD, Gaston, 1940, p15], où l’on retrouve l’ingénium de G. Vico.
Il a rétabli l’équilibre (dynamique !) entre Idéalisme et Réalisme-Empirisme. Cette fausse opposition, comme décrit plus loin (voir V-3) doit être dépassée dans une démarche que l’on peut qualifier de constructiviste épistémologique, qu’il appelle « Rationalisme appliqué et Matérialisme technique ». Je cite : « En fait, ce chassé-croisé de deux philosophies contraires en action dans la pensée scientifique engage des philosophies plus nombreuses (...) Par exemple, on mutilerait la philosophie de la science si l’on n’examinait pas comment se situe le positivisme ou le formalisme. (…) Une des raisons qui nous fait croire au bien-fondé de notre position centrale, c’est que toutes les philosophies de la connaissance scientifique se mettent en ordre à partir du rationalisme appliqué. Il est à peine besoin de commenter le tableau suivant, quand on l’applique à la pensée scientifique :

Idéalisme
^
|
Conventionnalisme
^
|
Formalisme
^
|
Rationalisme appliqué et Matérialisme technique
|
v
Positivisme
 |

v
Empirisme
 |

v
Réalisme
Indiquons seulement les deux perspectives de pensées affaiblies qui mènent, d’une part, du rationalisme à l’idéalisme naïf et, d’autre part, du matérialisme technique au réalisme naïf. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 115-116 tiré de « Le Rationalisme Appliqué », PUF 1970, pp. 4-7]. Ainsi l’activité scientifique doit rester à l’équilibre entre deux position extrémistes chères au philosophe qui, comme l’explique fort bien Bachelard : « par métier trouve en soi des vérités premières, l’objet pris en bloc n’a pas de peine à confirmer des principes généraux. […] Alors une seule vérité suffit à sortir du doute, de l’ignorance, de l’irrationalisme, elle suffit à illuminer une âme. […] L’identité de l’esprit dans le « je pense » est si claire que la science de cette conscience claire est immédiatement la conscience d’une science, la certitude de fonder une philosophie, un savoir. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p121]. Attaque frontale du Cartésianisme s’il en est ! On retrouve ici plusieurs thèmes de la Systémique :
  • l’équilibre (dynamique ponctué bien sûr) entre les positions extrêmes tenues par certains philosophes mais aussi implicitement conservées par beaucoup de scientifiques. Le constructivisme épistémologique cherchera, comme vient de le décrire Bachelard, a rester entre les deux dans une démarche pragmatique de rationalisme appliqué, et non universel, pour ne pas dire de rationalisme limité.
  • La prudence, comme recommandé par G.B. Vico, à ne pas confondre avec le doute cartésien qui aboutit précisément à l’inverse en fait, car ne servant qu’à introduire subrepticement la tabula rasa, le soi-disant point fixe du « je pense ». Ainsi « La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. » [BACHELARD, Gaston, 1934, p 16 tiré de « La Formation de l’Esprit Scientifique  », J. VRIN 1967], qui rejoint la nécessité de ne pas ignorer notre ignorance en restant modeste dans son approche…. Thème repris par K. Popper et F. Hayek (voir III-2-8 et III-2-14).
SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (K. Popper)

Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme

samedi 13 décembre 2008

III) Théories alliées à la systémique (Pascal et Vico)

III-2-4) Pascal (1623-1662)

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur Pascal dont on peut rappeler cette citation : « Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates et toutes s'entretenant par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties. » [PASCAL, Blaise, 1852, p 15].
Cette citation pourrait parfaitement être utilisée aujourd’hui comme définition de la Systémique. Elle synthétise tout ce qui caractérise l’approche Systémique. Enfin rappelons-nous de ce qu’a dit Pascal sur Descartes : « Descartes inutile et incertain ».
On pourrait ajouter sur Pascal, qu’il était en fait allé plus loin que Descartes, tant sur le plan mathématique que philosophique. En particulier, Descartes, ébloui en quelque sorte par son succès, a considéré qu’il avait compris son propre esprit et le monde et a commencé à développer les thèses scientistes reprises par Laplace et amenée à leur maximum avec le positivisme et A. Comte. Au contraire, Pascal a entrevu la dimension infinie de l’espace et du temps dépassant de loin les capacités humaines : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie » [Pensée 187]. Il a compris l’extrême complexité du monde dans lequel nous nous trouvons, et la faiblesse de nos moyens matériels et spirituels. En cela il donc bien anticipé la Systémique dans cette dimension « modeste » du savant comparé à la dimension et la complexité du monde, ainsi que le problème de la rationalité limitée. Loin de renoncer à la science, il a continué son œuvre mais dans une perspective opposée à celle de Descartes et son approche « triomphante ».
Par ailleurs, il a repris l’approche par de multiples points de vues de Leibniz, insistant sur le fait qu’il faut multiplier ceux-ci pour comprendre une chose terrestre, du fait de la relativité du monde et pour « s’ouvrir à l’infini ». Ainsi, et contrairement à Descartes dans les domaines scientifiques Pascal ne prétends pas utiliser une méthode générale simple. Au contraire, au-delà des multiples points de vues, il n’hésite pas à adopter pour chaque problème étudié une approche spécifique pragmatique sans revendiquer de solutions générales absolues, ni encore moins une Vérité absolue. Il emploiera une approche, les « hexagrammes », pour l’étude des coniques, et une autre complètement différente pour démontrer l’existence du vide, etc... Il a donc devancé la Systémique et ses découpages ad-hoc construits à partir du réel en vue d’élaborer des modèles scientifiques. La Systémique a repris cette idée d'approches multiples comme centrale, elle sera plus développée en (III-3-6) et en (VI-14).
Enfin, il a fait le troisième choix -repris par la Systémique-, entre le besoin du point fixe, référence absolue, fondement stable et inébranlable sur lequel tout se construit –cher à Descartes- et le relativisme absolu où toute connaissance est vaine car « tout coule tout s’écoule » (Héraclite) qui conduit à l’abandon intellectuel, au repli sur soi et au désespoir. C’est le troisième choix orthogonal si l’on peut s’exprimer ainsi, qui consiste « à aller au-delà de la croyance et du désespoir » (B. Vergely) pour découvrir une réalité infinie, complexe, « sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part » comme le dit Pascal. On retrouve ici la récursivité Systémique décrite en (II-3-5) et la maison « comme une construction bâtie sur pilotis » de K. Popper [POPPER Karl, 1984, p 111], qui accepte délibérément une construction certes branlante et pouvant tomber à tout moment sous les coups d’une preuve réfutant la théorie, mais qui va malgré tout entreprendre cette construction en écartant sciemment à la fois le point soi-disant fixe si rassurant, et le désespoir. Enfin, il a anticipé l’épistémologie de K. Popper dans une lettre au Père Étienne Noël : « Pour faire qu’une hypothèse soit évidente, il ne suffit pas que tous les phénomènes s’en ensuivent, au lieu que, s’il s’ensuit quelque chose de contraire à un seul des phénomènes, cela suffit pour assurer de sa fausseté ». Il avait compris qu’une théorie, une hypothèse ne pourrait jamais être prouvée vraie, même après avoir passé N tests ou expériences avec succès. A l’inverse il suffit qu’un seul nouveau test soit en désaccord avec la théorie pour que celle-ci puisse être déclarée fausse.

III-2-5) G.B. Vico (1668 - 1744)

G.B. Vico, est un italien qui a vécu juste après Descartes et s’est opposé violemment à lui. Il est probable que s’il avait été français et écrit en français, l’épistémologie, voir même les sciences occidentales, auraient pris une toute autre tournure et nous aurions pu gagner peut-être deux siècles. Auteur d’un ouvrage resté ignoré jusqu’à assez récemment : « Principi di scienza nuova d’intorno alla comune natura delle nazioni » en 1725 et auteur de l’idée d’une science nouvelle. Il est la référence historique du Constructivisme épistémologique, comme Descartes l’est de l’empirisme positiviste. Il professe que le cœur des sciences est « l’ingenium » et non la découverte de faits préexistants. L’ « ingenium » rejoint tout à fait l’ingenio de Léonard de Vinci 150 ans plus tôt, où la science doit être invention de modèles créatifs, dynamique d’hypothèses construites (d’où le nom de constructivisme) à vérifier scientifiquement (réfuter avec K. Popper).
Comme l’explique G.B. Vico, Descartes veut appliquer la « méthode géométrique » à toutes les sciences, c’est-à-dire la méthode utilisée pour la géométrie. Or, si cette méthode est soit-disant efficace pour des choses créées par l’homme de toutes pièces (la géométrie), dans les autres sciences, où il s’agit de tirer les lois universelles du monde réel auquel nous sommes confrontés et qui n’ont pas été créé par nous, cette méthode ne fonctionnera plus. Ainsi G.B. Vico dit « C’est pourquoi ces propositions de physique, qui sont présentées comme vraies en vertu de la méthode géométrique, ne sont que vraisemblables, et, de la géométrie, ne tiennent que la méthode, et non la démonstration : nous démontrons les choses géométriques, parce que nous les faisons ; si nous pouvions démontrer les choses physiques, nous les ferions. » [VICO, GiamBattista, 2001, p 51]. Bien au contraire cette démonstration géométrique chère à Descartes et au Positivisme amènera à une stérilisation certaine pour deux raisons :
  • Application d’une démarche dite « internaliste » d’introspection chère à Descartes, le « je pense donc je suis », légitime (???) pour la géométrie invention humaine, mais non à un secteur scientifique dont le but est de comprendre le monde physique et donc externe. Les théories scientifiques tentant de comprendre le monde doivent donc relever de la démarche « externaliste » défendue par J.B. Vico, et la Systémique, car s’appuyant sur un monde qui est externe à l’observateur, même si cet observateur fait bel et bien, partie de ce monde. Pour employer une image, ce n’est pas en observant et en analysant son esprit par introspection cartésienne, que l’on fera de l’astronomie…
  • Application de la démarche déductive positiviste où le but est de trouver le vrai, référence absolue, et donc LA théorie scientifique validée comme vraie. G.B. Vico par contre rétabli l’équilibre aristotélicien, il remet la démarche scientifique sur ses deux jambes. Il utilise la 1° phase d’imagination, de création, et d’induction nécessaire à l’apparition des nouvelles théories sans rejeter la 2° phase qui suit, caricaturée par Descartes. Dans cette 2° phase il s’agira de s’assurer de la vraisemblance de la théorie mais sans prétendre atteindre la vérité absolue, le point fixe. On retrouve donc très clairement ici à la fois Bachelard avec sa flamme vacillante des connaissances, Kant et K. Popper avec la maison sur pilotis et à nouveau K. Popper avec son critère de réfutabilité des théories –qui va plus loin que G.B. Vico-, et bien sûr la Systémique actuelle.
Sur ce point il faut citer G.B. Vico : « Pour éviter l’un et l’autre défauts, je serais donc d’avis d’enseigner aux jeunes gens tous les arts et les sciences en formant leur jugement de façon complète, afin que la topique enrichisse leur répertoire de lieux communs et que, tout en même temps, ils se fortifient, grâce au sens commun, dans la prudence et l’éloquence, et s’affermissent, grâce à l’imagination et à la mémoire, dans les arts qui reposent sur ces facultés de l’esprit. Qu’ils apprennent ensuite la critique, et qu’ils jugent alors, sur nouveaux frais et avec leur propre jugement, les choses qu’on leur a apprises, et s’exercent à raisonner sur elles en soutenant les deux thèses opposées. » [VICO, GiamBattista, 2001, p 48 et 49]. Il s’agit bien de ne rejeter aucune des deux phases, mais au contraire de les exercer l’une et l’autre puis de revenir à la première en boucle rétroactive : c’est la dialogique d’E. Morin dès le XVIII° siècle…
Par ailleurs G.B. Vico réhabilite la praxis des grecs antiques. Pour Descartes la science doit être un ensemble de théories valides par elles-mêmes, par leurs logiques internes (autre forme d’internalisme), vraies dans l’absolu, comme l’est la géométrie. Dans l’approche vichienne, la science doit plutôt être le soutien d’une praxis, d’une pratique, une aide au praticien, comme c’est le cas de la biologie pour la médecine, (n’oublions pas que L. Von Bertalanffy était biologiste…).
Enfin G.B. Vico attache une très grande importance à la prudence, thème souvent repris dans cet essai. C’est la reprise de la phronèsis d’Aristote et de la prudencia des Romains comme le rappelle A. Pons. Pour Vico, le chercheur doit avancer dans le domaine du vraisemblable, et non du certain, face à un monde externe, et non interne, qu’il lui est imposé, qui le dépasse et qu’il ne maîtrise pas, mais qu’il tente –seulement et modestement- de comprendre avec prudence sans sauter trop vite à des conclusions en voulant s’appuyer sur l’évidence cartésienne. Enfin cette prudence est à opposer au doute cartésien. Le doute cartésien ne doit pas être rapproché de la prudence aristotélo-vichienne, il relève en réalité d'une démarche opposée : le doute cartésien est donné comme systématique, mais le problème est qu'il ne dure que le temps d'une phrase, il ne relève donc pas d'une démarche. En effet tout d'abord il disparaît comme par magie subitement dès la phrase suivante devant l'évidence (de quoi et pourquoi ?) ; ensuite la prudence s'inscrit dans une véritable démarche, une méthode, qui est la délibération, la dialogique, l'adoption de multiples points de vue, en l'occurrence ceux des autres sages (Aristote) ou des autres scientifiques (constructivisme) au cours d'une procédure de dialogique volontaire et suffisamment longue. Car « quand on délibère, on y met souvent beaucoup de temps; et l'on dit ordinairement que, s'il faut exécuter rapidement la résolution qu'on a prise après délibération, il faut délibérer avec lenteur et maturité. » [ARISTOTE, 1992 p 255].

SUITE du Blog : Théories alliées à la Systémique (Darwin et Bachelard)

Benjamin de Mesnard

dimanche 28 septembre 2008

II) Présentation détaillée de la Systémique (4/8)

II-3-7) Formalisation et modèles :

On ne peut parler de Systémique sans parler de formalisation. Les différents formalismes préexistaient à la Systémique mais sont employés par elle méthodiquement et consciemment, notamment en établissant des analogies avec le réel par l’intermédiaire de modèles. L’analogie est un outil pour la Systémique, encore une fois en opposition avec Descartes qui la combattait comme incertaine, ou relevant d’une pensée archaïque et magique qu’il fallait éliminer. Le malentendu a duré longtemps, l’utilisation systématique des modèles et des analogies, dégagés de toute confusion avec une pensée primitive, se faisant au cours du XX° siècle.
Enfin il ne faut pas perdre de vue deux choses avec les modèles :
  - « la carte n’est pas le territoire » d’A. Korzybski, le modèle n’est pas la réalité ;
 - ils doivent donc être utilisés, et surtout généralisés au monde réel avec la plus extrême phronésis/prudence d’Aristote et G.B. Vico ;
  - enfin, inventer, construire une théorie, n’est pas autre choses que créer un modèle, une théorie est un modèle conceptuel de la réalité, simplifié et découpé plus ou moins arbitrairement dans la réalité et en prenant des risques. C’est ce que résume L. von Bertalanffy dès 1965 en une phrase qui contient déjà tous les mots clés de la Systémique, du Constructivisme épistémologique et de la méthode de conjecture/réfutation de K. Popper : « Un modèle théorique est une construction conceptuelle qui restitue de manière consciemment simplifiée certains aspects d’un phénomène naturel et permet des déductions et des prédictions qui peuvent être testées dans l’expérience. ». [BERTALANFFY L. von, « Zur Geschichte theoretischer Modelle in der Biologie. » , Studium Generale, 18, 1965, p 291].

Il existe plusieurs types de modèles, dans le cadre de processus de modélisations bien définis :

a) Types de modèles :

  • Modèle verbal (premier modèle mis sur pied par le chercheur). Ce modèle intuitif est le plus proche de la pensée primitive ou instinctive, où le chercheur explore une idée incertaine voire fugitive.
  • Modèle abstrait en langage symbolique, exemple : mathématiques, physique, ... Avec ce modèle, le chercheur passe à un stade de consolidation où ce modèle sera l’outil permettant d’explorer les divers aspects de l’hypothèse travaillée, ses contours, conséquences, réactions, pouvant susciter d’autres pistes le cas échéant. Cet outil permettra de faire « vivre » le système exploré.
  • Maquette sur matériaux, sur plastique, sur ordinateur … A ce stade il s’agit de tester dans des conditions les plus réelles possibles le système étudié. Un modèle abstrait n’est jamais à l’abri d’erreurs, quelques fois importantes, qu’une maquette révèlera plus facilement. Le dernier stade de la maquette sera le test en réel (prototype, échantillons, analyses statistiques,…).
  • Schématisation, langage pictographique : AMS (Analyse Modulaire des Systèmes), organigrammes, ... qui sont autant de formes de langages possibles, assimilables aux modèles abstraits.
Autres modèles, ... Buts des modèles :
  • Modèles cognitifs : compréhension du système.
  • Modèles normatifs : optimisation en fonction d’un projet, et mesures précises des performances, réactions, comportements, dimensions, du système étudié.
  • Modèles prospectifs : description des formes d’avenir possibles du système en fonction d’entrées différentes, d’états de départs, de variables internes, de l’environnement, ....
b) Processus de modélisation :

Découpe - malheureusement arbitraire - dans le réel du système à étudier :
 
Le chercheur découpe donc arbitrairement « de manière consciemment simplifiée certains aspects » du réel perçu, plus exactement dans l'ensemble des phénomènes que nos sens outillés ou non peuvent percevoir.
Une note importante ici : le mot découpe est ici volontairement mal choisi. Il s’agit aussi bien à ce stade qu’aux suivants de construire (voir III-2-13 Constructivisme) en fait le système scientifique à étudier. Comme le dit Jean Ullmo en citant d’ailleurs Bachelard : « la Science choisit le réel, choix actif d’objets scientifiques construits (et non choix passifs parmi une réalité donnée), réel opératoire projeté par l’esprit pour s’égaler aux phénomènes ». En passant, il faut aussi remarquer la complète opposition de la Systémique, et en particulier du Constructivisme épistémologique, avec les classiques sur ce point puisqu’il n’y a plus alors ni “ Réel Donné ” immédiat, ni de “ Vérité Absolue ”, comme le soutiennent les positivistes avec Descartes dont la méthode consiste « à ne jamais reconnaître une chose pour vraie que je ne la connaisse évidemment pour telle ». Le critère « d’Évidence » -typiquement cartésien- étant des plus dangereux, peu clair et contestable, car dépendant en réalité des à priori culturels, religieux, psychologiques, etc… de l’intéressé.
Cette découpe pourra se faire selon plusieurs perspectives :
  • en fonction de la finalité du sujet/objet étudié (téléonomie) : quelle est sa fonction ? Quel est son projet ?
  • en fonction de l’historique du sujet/objet étudié : quelle est la genèse du système ?
  • en fonction du niveau d'organisation : quelle est la place du système par rapport aux autres ou par rapports au sur-système ?
  • en fonction de la structure globale : dans quel type de niveau se trouve-t il (simple, hiérarchisés, en réseau, fractals,…) ?
Ces perspectives multiples doivent se faire selon deux principales approches :
  • par différents axes d’attaques, points de vue, ou différentes tentatives de découpes. Au lieu de « voir » l’objet d’étude comme imposé, donné, il s’agit au contraire de choisir sous quel angle nous allons l’étudier, sous quel critère qualitatif. C’est ce que L. von Bertalanffy appelle le « perspectivisme », dans son processus de cognition, l’être humain (et tous les animaux) ne sont pas passif, mais agents actifs  : « Aucun organisme, l’homme inclus, n’est un simple spectateur de la scène du monde […] Il est un ré-acteur et un acteur du drame […] Il semble que ce soit la plus sérieuse insuffisance de la philosophie occidentale classique de Platon à Descartes et Kant que de considérer primordialement l’homme comme un spectateur, un ens cogitans, alors que pour des raisons biologiques il doit essentiellement être un acteur, un ens agens dans le monde où il est jeté. » [Von BERTALANFFY, L., “An essay on the relativity of categories”, Philosophy of Science, 1955, p 256].Ainsi, on peut choisir d’étudier l’espèce canine sous les aspects de mammifères, de cellules vivantes animales, de système de meutes organisées et hiérarchisées, dans son rapport avec l’être humain, etc… C’est la dialogique d’E. Morin. Ces différents axes volontairement multiples sont ici naturellement en opposition avec les approches cartésiennes où l’on prendra l’unique axe consistant à expliquer le niveau supérieur par le niveau inférieur, sans même avoir conscience que l’on opère une découpe de l’objet d’étude dans le réel.
  • par la prise en compte du fait que cette découpe se fait du point de vue du chercheur particulier, et aboutit à un modèle lui-même fait à partir de ce point de vue. Comme le dit J.L. Le Moigne, le modèle se fait donc à partir de ce point de vue et non à partir du modèle.
  • par une réflexion non plus sous la forme d’oppositions binaires tout/rien, avant/après, blanc/noir, ouvert/fermé, de sauts qualitatifs brutaux propres à la dialectique –quelle soit idéaliste ou matérialiste- et que l’on pourrait aussi bien écrire sous la forme de « di-alectique » à cet égard ; mais par une réflexion de différenciations progressives pouvant déclencher des équilibres dynamiques ponctués non-linéaires issus de co-organisation de sous-systèmes en coopétitions. On retrouve à nouveau la définition de la dialogique d’E. Morin.
Conformément au perspectivisme de L. von Bertalanffy, on peut avoir construit alors non seulement plusieurs types de modèles différents mais aussi selon ces perspectives multiples. Ces modèles sont autant de cartes (refer A. Korzybski), mais aucune ne peut être décrétée supérieur à l’autre : « La même réalité peut être représentée par des moyens symboliques différents, différentes cartes au sens le plus large du terme, et il n’y a aucun sens à se demander laquelle est la plus correcte : toute carte ne représente que certains aspects de la réalité. ». [BERTALANFFY L. von, « Semantics and General System Theory », General Semantics Bulletin, 20/21, p 41]. 

Identification et classification des éléments constitutifs par leurs propriétés, classes, groupes,...etc :
On essaye dans la mesure du possible de ne rien ignorer, mais l’on peut aussi volontairement laisser de côté certains éléments pour les besoins de simplification, encore une autre opposition à Descartes.
  • Identification et classification des interrelations avec la même remarque.
  • Incubation/Saturation puis Illumination/Inspiration -au sens de Hermann von Helmohlz- qui peut arriver à n’importe quel moment, rapide ou très lent, tenir du génie ou être complètement invalidée par la suite du processus.
  • Induction/ généralisation par remplacement du modèle par un autre plus universel, si cela est possible.
  • Déductions tirées de ce modèle en vue de vérifications expérimentales répétables et vérifiables. C’est le réel considéré comme seule référence,… malgré toutes les difficultés soulignées en (II-3-5). Ceci renvoie à l’approche empirique que Karl Popper a analysée en détail dans ses ouvrages sous le vocable mal traduit en français de « falsification », en fait réfutation, d’une théorie. On aborde aussi ici, avec l’informatique, les domaines des simulations en tous genres. Apparaît ici le besoin d’un nouveau critère de démarcation « à la Popper » des modèles, sur lequel nous reviendrons.
  • Bouclage du processus a toutes les étapes.
  • Il faut insister sur le fait qu’un certain degré de simplification, s’il est explicité correctement, peut intervenir pour rendre le modèle plus compréhensible.
  • Enfin on sort de l’éternel débat Induction versus Déduction puisque les deux sont délibérément utilisés, c’est la synthèse.
Remarque : certains philosophes structuralistes se sont focalisés sur la « déconstruction » du réel : J. R. Searle, Deleuze, Derrida,… en ayant tendance à considérer comme quelque chose d’essentiel, ce qui n’est qu’une étape obligatoire du processus de modélisation (voir « découpe » en tête de ce paragraphe). Ce qui frappe ces philosophes, c’est l’étape où il est en effet nécessaire de se sortir, se détacher du « Réel Donné » pour prendre une attitude plus neutre, plus élevée, en d’autres termes plus scientifique, pour être capable d’analyser méthodiquement et choisir intelligemment (retour à l’intuition) quelle partie du réel doit être étudiée et modélisée. Cette étape du travail a probablement fasciné ces philosophes parce qu’elle est la plus proche –en apparence avec la « tabula rasa »- de la méthode Cartésienne. Mais la Systémique la resitue comme une première étape, dans un cadre beaucoup plus large et qui va surtout beaucoup plus loin. C’est en effet sur ce point précis que l’opposition entre Descartes et J.B. Vico est la plus nette et la plus violente. Descartes se focalise, sur la recherche du vrai, de la Vérité des théories scientifiques découlant de son introspection et du bon sens indubitable. Au contraire J.B. Vico souhaite rétablir l’équilibre entre la phase créatrice, imaginative, en bref inductive et la phase de validation/réfutation des théories imaginées. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point.

II-3-8) Le cas des modèles utilisant des statistiques :

Dans de nombreux domaines, on s’appuie sur des statistiques pour créer des modèles, des simulations. Or les statistiques se heurtent au problème de découpe soulevé plus haut d’une part et également au problème de faire référence au passé, sur des éventements non reproductibles car historiques, comme c’est le cas en économie : 
● Quel périmètre de « découpe » pour une série statistique ? Prenons par exemple une étude statistique économique sur « le prix des pommes de terre ». Il y a donc création par l’économiste d’un agrégat, « les pommes de terre » vues comme un ensemble unique implicitement cohérent. Admettons dans cet exemple que parmi celles-ci on trouve en réalité des pommes de terre d’un goût farineux bas de gamme mais assez résistantes aux maladies, et à l’opposé, des pommes de terre douces haut de gamme mais fragiles. L’économiste va donc prendre la totalité des ventes de la production de toutes les pommes de terre pour en tirer un prix de vente moyen. Admettons que la 2° année de production, les pommes de terre douces aient été victimes d’une maladie, leur production sera alors basse, La production des bas de gamme (dont le prix est beaucoup plus bas) restant constante. Le chercheur sera alors en face du paradoxe incompréhensible pour lui d’une baisse du prix moyen alors que la production totale a baissé pour une demande identique. La 3° année, les productions revenant à la normale, il se trouve qu’une nouvelle sorte de riz très prisée par les consommateurs apparaisse sur le marché entraînant une désaffection pour les pommes de terre, le prix moyen de celles-ci sera alors beaucoup plus bas sans raison apparente pour le chercheur ne travaillant que sur le périmètre, l’agrégat – la découpe - « les pommes de terre ». Il faut citer également les sondages d’opinion : ils se font sur des échantillons beaucoup trop petits (950 personnes par exemple), des journalistes commentant alors abondamment une variation de 0,5 % alors que les mathématiques donnent une marge d’erreur de ± 3 % sur un échantillon de 3000 individus . Cet exemple trivial montre toute les pièges des agrégats statistiques faits sans la prudence tel que recommandée par J.B. Vico, et sans réflexion de fond sur la pertinence de ces travaux.
● Les statistiques économiques relèvent de l’Histoire, donc non reproductible en laboratoire : C’est un point largement souligné par K. Popper. On peut faire toutes les statistiques que l’on veut, mais celles-ci ne reflètent – en admettant quelles soient pertinentes !- qu’une chaîne d’évènements du passé qui n’a aucune chance de renouveler à l’identique. Ainsi que conclure de statistiques économiques portant du les années 1920 à 1930 pour édicter une théorie sur les crises économiques en général ? On retrouve ici le débat entre rationalisme versus empirisme (Voir V-3) car il est possible de comprendre des événements historiques précis (à la condition de s’en tenir aux faits). Mais il est impossible de tirer une théorie générale d’un cas particulier… on ne peut que proposer l’intuition d’une théorie mais elle sera impossible à tester – contrairement aux sciences de la nature - puisqu’il est impossible de reconstituer en laboratoire le monde des années 20 du XX° siècle. Nous y reviendrons avec K. Popper.  
 
II-3-9) Exemple de modèle : la norme ISO/IEC 15288 :

L’IEC et l’ISO ont bien compris l’importance de la Systémique en éprouvant le besoin de normaliser pour les besoins de l’industrie, des services, etc.… les systèmes, types de systèmes, organisations, etc.… qui peuvent exister dans les entreprises. Un exemple ici concerne le modèle des processus techniques à cycles de vies de l’Ingénierie des Systèmes (l’Ingénium cher à G. Vico et Vinci !) que l’on peut trouver dans l’organisation d’une entreprise :
· Processus d’Entreprise :
o Processus de management de l’environnement de l’entreprise
o Processus de management de l’investissement
o Processus de management des processus de cycles de vie du système
o Processus de management des ressources
o Processus de management de la qualité
· Processus Contractuels :
o Processus d’acquisition
o Processus de fourniture
· Processus de Projet :
o Processus de planification du projet
o Processus d’évaluation du projet
o Processus de pilotage du projet
o Processus de décision
o Processus de management des risques
o Processus de gestion de configuration
o Processus de management de l’information
· Processus Technique :
o Processus de définition des exigences des parties prenantes
o Processus d’analyse des exigences
o Processus de conception de l’architecture
o Processus d’implémentation
o Processus de vérification
o Processus de transition
o Processus de validation
o Processus d’exploitation
o Processus de maintenance
o Processus de retrait de service

(Tiré du site de l’AFIS, Association Française d’Ingénierie Système).

Dans cette norme, on aura identifié (découpé) quatre processus majeurs : d’entreprise, des projets, techniques, et contractuels, eux-mêmes composés de sous-processus en inter-relations étroites au sein du processus qui l’englobe, mais aussi avec d’autres processus appartenant à l’un des quatre autres processus principaux. Exemple : le sous-processus de décision dépend des résultats du sous-processus d’analyses des exigences.

SUITE du Blog : Les caractéristiques d'un système

Benjamin de Mesnard