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lundi 13 décembre 2021

VI) UNE NOUVELLE LIGNE DE FRACTURE APPARAÎT


Cette ligne de fracture nouvelle qui apparaît tend à remettre à leur juste place les anciennes oppositions « classiques ». Cette fracture s’articule finalement autour du concept d’immanence versus transcendance évoqué en (V-7) : 
 
     ● Immanence : d’un côté la Systémique et le Constructivisme épistémologique avec la « pensée complexe » synthétique et prudente, l’ingénium, l’indéterminisme, la dialogique, et ne confondant ni la carte avec le territoire, ni l’idée avec le réel. Elles sont immanentes avec les concepts d’éco-auto-ré-organisation, d'équilibre dynamique ponctués et d’émergence. Elles sont conscientes des limitations de notre rationalité, prêtes à adopter de multiples point de vues et à se remettre en cause par des théories se prêtant à réfutation. Elles s’appuient sur des philosophies comme celles d’Aristote, le Structuralisme, la Systémique, la cybernétique de second ordre de G. Bateson, A. Korzybski, Pascal, H. Simon, la « pensée complexe » d’E. Morin, et K. Popper ou F. Hayek. 
 
    ● Transcendance : et de l’autre côté les philosophies platoniciennes, cartésiennes, analytiques , positivistes, scientistes, réductionnistes, recherchant le point fixe et l’évidence cartésienne (succédant immédiatement au pseudo-doute grâce au « je pense donc je suis»). Elles se réclament de l’Idéalisme ou du Matérialisme - dont le dialectique -, deux fausses oppositions, toujours à livrer diverses luttes pour la victoire d’une hypostase, c'est à dire d’une personnification artificielle supposée être par définition dans le camp du Bien absolu avec un grand « B » : « Classe », « Parti », « Nation », « Race », « Prolétariat », « Peuple », « Peuple de gauche » ou « Peuple de Dieu », ou bien le Mal absolu : « Grand Capital » afin de faire appel aux émotions et éteindre notre raison. Pour Simone Weil, « on donne des majuscules à des mots vides de signification » qui n’existent pas en réalité et pour lesquels des millions de gens sont censés se sacrifier voire même donner leur vies, avec la promesse d’un futur paradis radieux. Transcendantes car croyant qu’une organisation ne peut être pensée que « d’en-haut » par un Dieu, un guide ou un grand timonier géniaux. Elles viennent de Platon, Descartes, A. Comte, le Cercle de Vienne, des religions monothéistes et des deux socialismes national ou non : le Nazisme et le Marxisme. Ces hypostases sont supposées être représentées – guidées - par un « homme providentiel » ou un Dieu, affublé de toutes une séries de qualités extraordinaires, qu’il soit être humain ou divinité. On peut qualifier de magique cette « pensée » alors même que les socialismes marxistes ou national nazi se disent scientifiques, ils ne sont en fait que pseudo-sciences car scientistes et irréfutables à la manière de l’astrologie. Typique de la « pensée tribale » comme vu avec K. Popper, elle ne sait que suivre un chef de tribu proposant des solutions simplistes – cartésiennes - inadaptées aux problèmes complexes. On arrive ainsi rapidement aux divers régimes totalitaire comme Simone Weil l’explique : «  De toutes parts on est obsédé par une représentation de la vie sociale qui, tout en différant considérablement d’un milieu à l’autre, est toujours faite de mystères, de qualités occultes, de mythes, d'idoles, de monstres ; chacun croit que la puissance réside mystérieusement dans un des milieux où il n'a pas accès, parce que presque personne ne comprend qu'elle ne réside nulle part, de sorte que partout le sentiment dominant est cette peur vertigineuse que produit toujours la perte du contact avec la réalité. Chaque milieu apparaît du dehors comme un objet de cauchemar. Dans les milieux qui se rattachent au mouvement ouvrier, les rêves sont hantes par des monstres mythologiques qui ont nom Finance, Industrie, Bourse, Banque et autres ; les bourgeois rêvent d'autres monstres qu'ils nomment meneurs, agitateurs, démagogues ; les politiciens considèrent les capitalistes comme des êtres surnaturels qui possèdent seuls la clef de la situation, et réciproquement ; chaque peuple regarde les peuples d'en face comme des monstres collectifs animés d'une perversité diabolique. On pourrait développer ce thème à l'infini. Dans une pareille situation, n'importe quel soliveau peut être regardé comme un roi et en tenir lieu dans une certaine mesure grâce à cette seule croyance ; et cela n'est pas vrai seulement en ce qui concerne les hommes, mais aussi en ce qui concerne les milieux dirigeants. Rien n'est plus facile non plus que de répandre un mythe quelconque à travers toute une population. Il ne faut pas s'étonner dès lors de l'apparition de régimes « totalitaires » sans précédent dans l'histoire. ». [WEIL, Simone, Œuvres, « Les origines de l’hitlérisme » en 1940, Ed. Quarto Gallimard, p 381]. 
 
Deux questions se posent alors : 
   - Quelle est la légitimité du Dictateur (ou du supposé Représentant du Dieu Unique) transcendant ? : « Qui t’as fait Roi ? » a dit Adalbert à Hugues Capet… 
  - Et si l’État (ou le Représentant d’une Église) contrôle tout, qui alors les contrôlent ? C’est le problème de la récursivité sans fin du système de pilotage « top-down » des sociétés tribales reposant sur la transcendance. 
 
Le tableau suivant montre les incohérences philosophiques que l’on rencontre entre certains tenants de l’Immanence et de la Transcendance selon que l’on se met du point de vue de l’économie ou des religions monothéistes (création de l’univers ou des êtres vivants). Ainsi certains seront pour la Transcendance religieuse mais pour l’Immanence en économie (les conservateurs « libéraux ») ; et d’autres pour l’Immanence religieuse (les athées) mais pour la Transcendance en économie (marxistes, socialistes, communistes) avec un État centralisateur contrôlant tout. D’autres, plus rares aujourd’hui, sont par contre cohérents, c’est à dire soit tenants de la Transcendance en tout : conservateurs étatistes/colbertistes, socialistes nationaux nazis, fascistes, ou franquistes (avec une alliance forte entre l’Église et l’État centralisateur) aboutissant aux dictatures ; soit tenants de l’Immanence en tout : les Libéraux athées… et la Systémique avec ses concepts d’éco-auto-ré-organisation. 

 

                              Économie →→

 Religion  ↓ ↓

Immanence
(auto-éco-organisation systémique des libres marchés)

Transcendance (Étatisme, Centralisme, Communisme)
La Vérité absolue vient du Guide, Grand Timonier, Petit Père des Peuples, etc...

Immanence (Athées ou Monothéistes tenants de « Intelligent Design »)

Libéraux ou Anarchistes
(cohérents)

Communisme (incohérents entre religion et économie)

Transcendance (Monothéistes créationnistes)
La Vérité absolue vient de Dieu Unique

Conservateurs (incohérents entre religion et économie)

Socialismes Nationaux : nazisme, fascisme, franquisme, royauté absolue, colbertistes… (cohérents entre religion et économie)


Les anciennes oppositions sont donc remises en perspectives, comme l’Idéalisme opposé au Matérialisme, le Rationalisme opposé à l’Empirisme, le Nominalisme opposé au Réalisme, la Dialectique opposée à la Logique Formelle, le Mécanisme opposé au Finalisme, l’Induction opposé à la Déduction, ou encore le clivage Gauche-Droit en politique. Ces anciennes oppositions semblent devenir caduques lorsqu’elles sont réétudiées à la lumière de la Systémique. Car on peut alors comprendre qu’elles n’existaient que parce certains aspects de la réalité que montre la Systémique étaient ignorés. On peut citer dans le désordre : existence de différents niveaux de réalités, effets de rebouclages rétroactifs non linéaires, rebouclages avec ou sans retards temporels, différence entre modèles/théories et systèmes réels, équifinalité versus finalisme ou prise en compte de l’ergodicité, de l’homéostasie, et des équilibres dynamiques ponctués non linéaires. 
 
Cette nouvelle ligne de fracture pourrait être étudiée plus à fond afin de reconstruire la philosophie en réunissant d’un même côté : Aristote, Pascal, la Systémique, le Constructivisme épistémologique, Gödel, le Gestaltisme, la théorie de l’Information, la Thermodynamique et sa flèche du temps, Darwin, A. Korzybsky, T. Kuhn, Karl Popper, H. Simon, F. Hayek, E. Morin le tout dans une démarche…dialogique prudente et modeste car ne prétendant pas détenir la Vérité. Le but de la Systémique et du Constructivisme épistémologique est de permettre de comprendre les phénomènes d’éco-auto-ré-organisations immanents des systèmes complexes. En ce sens la Systémique est bien un méta-paradigme, comme décrit par L. Moreira, plutôt qu’un « simple » nouveau paradigme de l’épistémologie. Ce méta-paradigme, représentant d’un courant épistémologique, est un dépassement des philosophies « classiques », réelle émergence, au sens précisément de la Systémique. C’est un nouvel outil de pensée moderne, mais également un courant épistémologique profond et ancien, qui avance avec une humilité et une prudence recommandée par G.B. Vico, et non une nouvelle idéologie. Cette démarche doit être menée dans le respect des libertés individuelles, et économiques au sein de sociétés ouvertes. Il faut prendre garde à la tentation technocratique où l'être humain, l'économie ou la société seraient considérés sans prudence exclusivement comme de purs sous-systèmes ou robots obéissants. Il faut donc éviter de tomber dans la présomption fatale de « l’ingénierie sociale », l'expérimentation économique ou l'expérimentation humaine… A ce titre tant au plan sociologique qu’économique, la Systémique et le Constructivisme épistémologique semble donc être de bons candidats pour donner une solide base épistémologique aux défenseurs de nos libertés. 
 
Benjamin de Mesnard
 Épistémologie Systémique Constructivisme 

samedi 6 avril 2019

IV) Théories opposées à la Systémique (IV-6 Marxisme)

IV-6) Marxisme (Marx, Engels, Lénine, Staline…)

Le Marxisme s’est posé depuis l’origine comme étant à la fois scientifique et philosophique, muni d’une nouvelle logique, le matérialisme dialectique  (voir IV-5). Il se veut nouveau paradigme d’une  science économique refondée, à même de surpasser définitivement la « science économique bourgeoise ». Le terme « matérialisme dialectique » n’apparaîtra qu’après Marx, avec Engels et Lénine et sera érigé en totem idéologique par Staline. 
Pour analyser le Marxisme, il faut revenir aux sources : « Le Capital » T1,2 et 3, « Contribution à la critique de l’économie politique », ou « Le Manifeste du Parti Communiste » de Marx.
Le Marxisme repose sur une nouvelle vision de l’économie, et surtout sur une analyse de la valeur - pierre angulaire du Marxisme - que Marx différencie en « valeur d’usage », « valeur d’échange » pour finir par évoquer les prix.
Remarque préalable : Il faut tout d’abord souligner qu’en cherchant dans tous les textes cités plus haut, il est difficile de trouver un passage donnant une démonstration claire et stable de la « valeur d’usage » et il est impossible d’en trouver une de la « valeur d’échange ». Même si Marx revient souvent sur la « valeur d’usage », on comprend bien que c’est pour répéter que « valeur d’usage » = « nombre d’heures de travail indifférencié de l’ouvrier moyen », notion vitale au Marxisme. La « valeur d’échange » revient aussi de temps en temps, mais soit elle est utilisée pêle-mêle avec la « valeur d’usage » comme dans « Contribution... » ce qui a pour effet de brouiller les pistes, soit elle est habilement discréditée par le terme « aliénation », ou bien mise de côté via quelques glissements sémantiques. Ainsi c’est le cas dans « Le Capital » comme on va le voir ci-dessous. Ici aussi on voit bien que la « valeur d’échange » ne convenant pas du tout à l’édifice idéologique édifié par Marx, cette notion doit être éradiquée. 

IV-6-1) La « valeur d’usage » chez Marx : pour Marx, il le répète souvent, la « valeur d’usage » est proportionnelle au nombre d’heures de travail de l’ouvrier moyen, ainsi dans « Le Capital » T1 p 44 : « C'est donc seulement la quantité de travail socialement nécessaire ou le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication d'une valeur d'usage qui détermine la grandeur de sa valeur. La marchandise singulière ne vaut ici tout bonnement que comme échantillon moyen de son espèce. Les marchandises qui contiennent des quantités de travail égales, ou qui peuvent être fabriquées dans le même temps de travail, ont donc la même grandeur de valeur. Le rapport de la valeur d'une marchandise à la valeur de n'importe quelle autre marchandise est donc celui du temps de travail nécessaire pour produire l'une au temps de travail nécessaire pour produire l'autre. En tant que valeurs, toutes les marchandises ne sont que des mesures déterminées de temps de travail coagulé ». 
Deux choses à noter : 
a) glissement de « valeur d’usage » à « valeur » tout court à plusieurs reprises… 
b) on est dans l’affirmation, on ne trouve pas de démonstration dans tous ces textes, en dépit du « C’est donc... » du début du passage ici... 
Or, en langage économique, la « valeur d’usage » de Marx s’appelle en réalité un coût partiel, partiel car se limitant au coût salarial de l’ouvrier moyen et ne prenant pas en compte les autres coûts : autres salariés, conception/ingénierie, locaux, machines, impôts, transports, distribution, défauts de fabrication, vente, etc. etc.. Attribuer, via un artifice de dénomination le mot de « valeur d’usage » à un coût d’ailleurs partiel, c’est soit une erreur de débutant, soit une grossière tromperie. Cet extrait serait correct en remplaçant le terme « valeur d’usage » par « coût salarial de l’ouvrier moyen »…. mais cela reviens à dire une tautologie qui n’apporte rien car déjà bien connue avant Marx ! Exemple d'un tel remplacement : « Les marchandises qui contiennent des quantités de travail égales, ou qui peuvent être fabriquées dans le même temps de travail, ont donc la même grandeur de valeur  coût salarial de l’ouvrier moyen. Le rapport de la valeur du coût salarial de l’ouvrier moyen d'une marchandise à la valeur au coût salarial de l’ouvrier moyen de n'importe quelle autre marchandise est donc celui du temps de travail nécessaire pour produire l'une au temps de travail nécessaire pour produire l'autre.».
Par ailleurs, avec cette « définition » de la valeur, un ouvrier peut bien passer 1 million d’heure de travail sur un bien qui n’intéresse aucun acheteur, ce bien aura un coût de production énorme mais n’aura aucune valeur (ni d’usage ni d’échange) et ne vaudra rien. D’autre part, ce « concept » ignore le degré d’automatisation et de robotisation dans la production. Aujourd’hui il existe des usines presque sans ouvrier avec un temps de travail de « l’ouvrier moyen » proche de zéro, selon Marx faudrait-il en conclure que la valeur (ou « valeur d’usage ») des biens produits par cette usine sont nuls ? Pourtant Marx avait conscience que l’automatisation pouvait se développer, mais n’en tire aucune conséquence, ex : « Après l'introduction du métier à tisser à vapeur, en Angleterre, il ne fallait plus peut être que la moitié du travail qu'il fallait auparavant pour transformer une quantité de fil donnée en tissu. (…) C'est donc seulement la quantité de travail socialement nécessaire ou le temps de travail socialement nécessaire à la fabrication d'une valeur d'usage qui détermine la grandeur de sa valeur. ». [Marx « Le Capital », T1, p 43]. Enfin, ce que l’on entend quelque fois en économie par « valeur d’usage », c’est la valeur psychologique attribuée par celui qui va utiliser le bien acquis. Cette « valeur d’usage » est donc relative à chaque individu et elle est subjective. La vraie « valeur d’usage » d’une voiture par exemple est très élevée pour quelqu’un vivant en milieu rural sans aucun transports en commun, car elle sera un moyen de transport vital. La même voiture pour un parisien aura une « valeur d’usage » faible car il n’en a pas besoin la plupart du temps pour vivre et travailler. Cela n’a donc rien à voir avec le coût salarial d’un ouvrier moyen comme le croit Marx… 

IV-6-2) La « valeur d’échange » chez Marx : par ailleurs il parle de « valeur d’échange », or la seule « valeur d’échange » réelle, c’est celle attribuée par celui qui achète le bien (ou le service) d’un côté et par celui qui le vends. La « valeur d’échange » est donc non seulement relative aux deux acteurs de l’échange, mais elle même subjective à chacun d’entre eux. Cette véritable valeur d’échange, différente entre vendeur et acheteur n’est pas le prix comme le croit Marx, on n’y reviendra. Comme on voit bien que la « valeur d’échange » pose un problème car elle relève des libres marchés haïs, et qu’une seule « valeur » doit s’imposer, celle définie par Marx ; il a recours à diverses méthodes pour la discréditer, dont un peu de dialectique avec la « non-valeur » négation de la valeur : « La première façon, pour un objet d'usage, d'être une valeur d'échange en puissance, c'est d'exister comme non-valeur d'usage, c'est-à-dire comme quantité de valeur d'usage excédant les besoins immédiats de son possesseur. Les choses sont par définition extérieures à l'homme, et donc aliénables. Pour que cette aliénation soit réciproque, il suffit que les hommes se fassent implicitement face comme les propriétaires privés de ces choses aliénables et par là même précisément comme des personnes indépendantes les unes des autres ». [Marx « Le Capital », T1, p 100]. En résumé, avec la « valeur d’échange » on est dans la non-valeur, dans l’aliénation, aux mains de propriétaires privés indépendants les uns des autres individus dans la solitude de l’aliénation...

IV-6-3) Glissements sémantiques répétés : D’autre part la « valeur d’échange » qu’il déclare vouloir étudier, semble au fil du texte être décrétée anecdotique, « forme phénoménale », et est mise aux oubliettes sans bruit via quelques glissements sémantiques…
Par exemple dans [Marx « Le Capital », T1, p 43] : « Si l 'on fait maintenant réellement abstraction de la valeur d'usage des produits du travail, on obtient leur valeur, telle qu'elle avait précisément été déterminée. ». Note : devant le lecteur peu attentif, il opère ici un 1° glissement sémantique de « valeur d’usage » vers « valeur » tout court. Il le fait maintes fois, comme dans l’extrait vu plus haut en (IV-6-1) T1 p 44 et cette « technique » se répète encore et encore dans tous ces écrits. Il continue, cette fois-ci avec la « valeur d’échange » :  : « Ce qu'il y a donc de commun, qui s'expose dans le rapport d'échange ou dans la valeur d’échange de la marchandise, c'est sa valeur. ». Ibid p 43. Note : c’est le 2° glissement sémantique de « valeur ou rapport d’échange » vers « valeur » tout court, qui va permette l’élimination de la « valeur d’échange ».
Puis : « (…) Toute la suite de notre recherche nous ramènera à la valeur d'échange comme mode d'expression ou comme forme phénoménale nécessaire de la valeur, laquelle doit cependant être d'abord examinée indépendamment de cette forme. ». Ibid p 43. Dernière phase de l’élimination : la « valeur d’échange » devenant tout à coup un simple « forme phénoménale », il faut donc l’« examiner indépendamment de cette forme », elle est donc éliminée discrètement. Et dès la phrase suivante on repart ainsi sur : « Une valeur d'usage, une denrée, n'a donc une valeur que parce qu'en elle est objectivé ou matérialisé du travail humain abstrait. Comment alors mesurer la grandeur de sa valeur ? Par le quantum de "substance constitutive de valeur" qu'elle contient, par le quantum de travail. » etc.  Tout au long du T1, Marx tente d’enterrer la « valeur d’ échange » qui ne convient pas à sa théorie. Cela le cas échéant au prix de phrases peu compréhensibles comme en p 217 : « Mais le travail passé que contient la force de travail et le travail vivant qu'elle peut fournir, autrement dit le coût journalier de son entretien et sa dépense journalière sont deux grandeurs tout à fait différentes. La première détermine sa valeur d'échange, l'autre constitue sa valeur d 'usage. (…) Quant au vendeur de la force de travail, comme le vendeur de n'importe quelle autre marchandise, il réalise effectivement sa valeur d'échange et aliène sa valeur d'usage. » où il en profite pour glisser à nouveau le mot clé « aliénation »… Avec un large recours aux « valeur » tout court, le but est de mettre dans la tête du lecteur que « valeur d’échange » = « valeur d’usage » = « valeur » tout court = « nombre de jours de travail de l’ouvrier moyen» , comme seule valeur existante. Cela est effet vital car tout le Marxisme repose sur cela, c’est le seul moyen pour parvenir à « démontrer » l’exploitation de l’ouvrier par le capitaliste via la notion de « surproduit » par du « surtravail » (autre glissement sémantique) puisque la seule « valeur » c’est le nombre d’heures de travail de l’ouvrier moyen.
Pour Marx la journée de travail d’un ouvrier se décompose en deux parties : la première permet juste la production nécessaire pour payer un salaire de survie à l’ouvrier. La seconde donne un « surproduit » générant une « survaleur » qui constituera le profit allant dans la poche du capitaliste, via un « surtravail » « extorqué » à l’ouvrier. Ex : « La seconde période du procès de travail, pendant laquelle l'ouvrier trime au-delà des limites du travail nécessaire, lui coûte certes du travail, une dépense de force de travail, mais ne constitue pas de valeur pour lui. Elle forme une survaleur qui sourit au capitaliste de tous les charmes d'une création ex nihilo. Cette partie de la journée de travail, je l'appelle temps de travail en surplus, et le travail dépensé pendant ce temps, surtravail (surplus labour). Autant il est décisif pour la connaissance de la valeur en général de la saisir comme pure coagulation de temps de travail, comme pur travail objectivé, autant il est décisif de saisir la survaleur comme pure coagulation de temps de travail en surplus, comme pur surtravail objectivé. Seule la forme sous laquelle ce surtravail est extorqué au producteur immédiat, l'ouvrier, distingue les formations sociales économiques, par exemple la société esclavagiste de celle du travail salarié. ». [Marx « Le Capital », T1, p 242]. Note : Marx en profite pour glisser le terme « esclavagiste » en parlant du capitaliste… On arrive alors au supposé mal majeur du capitalisme à travers l’une de ses « contradictions » : la surproduction d’un côté et une sous-consommation de l’autre, les ouvriers étant tout juste maintenus en régime de survie. C’est l’une des contradictions principales du capitalisme selon Marx, alors même que l’histoire a montré que la supposée « surproduction » n’existe pas à moyen terme car – précisément – l’ouvrier s’est mis à son tour à consommer au cours d’une augmentation générale du niveau de vie. S’il y a surproduction (et donc insuffisance de la demande pour ces produits là, ou à l’inverse, excès de demande), elle ne peut être que temporaire, le système se rééquilibrant via un processus d’équilibre dynamique ponctué d’éco-auto-ré-organisation ! Ce qui est vue comme mauvais, exploitation, surtravail extorqué et surproduction par Marx est en réalité le moyen le plus sûr d’élever le niveau de vie de la population en produisant progressivement plus de biens et de services qui seront consommés via un rebouclage rétroactif typiquement Systémique. Mais cela Marx, en tant que scientiste positiviste, n’en n’a visiblement pas conscience.

IV-6-4) De même il y a confusion entre prix et « valeur d’échange » : Le prix, c’est le point de rencontre possible (mais non obligatoire !) à un certain moment entre l’acheteur et le vendeur entrés en relation. C’est le prix sur lequel il vont tomber librement d’accord (ou non, et dans ce cas l’échange ne se fait pas) pour procéder librement à l’échange. Cet accord sur un prix se déroule dans un environnement limité, depuis des horizons de connaissances, des points de vues différents et limités du vendeur et de l’acheteur. Ils agissent avec une information et une rationalité limitées, c’est la Rationalité limitée comme vu avec H. Simon, voir (II-5-5-e). De plus, comme souligné par K. Popper et F. Hayek simultanément, et avec les travaux sur la Théorie des Jeux de J. Von Neumann , O. Morgenstern et J. Nash, il faut tenir compte du jeux des acteurs économiques entre eux, adaptant en permanence leurs actions et choix en fonction de ce qu’ils croient savoir de ceux des autres. Cela donne lieu à une Dialogique continue entre les acteurs économiques, une coopétition, mélange de compétition et de coopération et non une Dialectique se résumant à des guerres ou luttes permanentes, voir (V-16). Tout cela est totalement inconnu du Marxisme.
Par ailleurs les prix affichés par les vendeurs, constituent un flux d’information au sien du Système économique. Au même titre que les autres types de flux de matières, énergies, etc. Marx confond « valeur d’échange » et prix : « On dit : ce stylo vaut Fr 10 parce que c'est le prix affiché, et nous confondons dans notre langage courant le prix et la valeur. Mais si j'ai acheté ce stylo, c'est bien parce que pour moi, ce stylo vaut plus que Fr 10. Si pour moi, avoir Fr 10 ou avoir ce stylo, c'était exactement la même chose, alors je n'aurais pas pris la peine de l'acheter. Inversement, pour le marchand, le stylo vaut moins que mes Fr 10, sinon il ne le mettrait pas en vente, ou pas à ce prix là. S'il vend le stylo, c'est parce qu'il pense pouvoir faire plus de choses avec mes Fr 10 qu'avec ce stylo sur son rayon. » [MICHEL, Henry, « Peux-t-on faire des Affaires sans se salir des Mains ? », Conférence donnée à Genève, le 2/11/1993, p 7]. On note également dans cette citation que l’échange est inégal est que cela est nécessaire. Les Marxistes soutiennent qu’avec le système capitaliste, le fait que les échanges soient inégaux est scandaleux, preuve que ce système est vicieux car les échanges ne peuvent se faire selon eux qu’à la « valeur d’usage » égales. Mais comme le dit encore Henry Michel : « Donc quand j'ai acheté le stylo, nous avons gagné tous les deux et nous avons gagné parce que les termes de l'échange étaient inégaux. C'est cela, la réalité, pourtant elle n'est pas reflétée dans la comptabilité. » [Ibid p 7]. C’est parce que l’échange est inégal, que chacun y gagne, sinon il n’y aurait pas eu cet échange, puisque - contrairement aux services étatiques en vente forcée via l’impôt- l’acheteur était libre d’acheter ou non ce stylo au prix de Fr. 10. Pourquoi pour Marx un échange doit-il être nécessairement égal ? A cause de la « valeur » ramenée au nombre d’heure de travail d’un ouvrier moyen. Si lors d’un échange l’acheteur paye 110 alors que la « valeur » marxiste est de 100, c’est qu’il y a vol, « survaleur », surexploitation par le capitaliste qui écrase le prolétariat, non seulement via du « surtravail », mais également en essayant de vendre 110 ce qui a une « valeur d’usage » Marxiste de 100…

IV-6-5 ) A travers cette analyse, on comprend pourquoi Marx est à l’opposé de la Systémique, d’une manière que l’on pourrait presque qualifier de caricaturale :

a) Matérialisme :
Bien que se référant à deux philosophes idéalistes : Descartes et Hegel. Comme vu au chapitre IV, matérialisme et idéalisme s’opposent tout en faisant appel l’un à l’autre. et sont tous deux incompatibles avec la Systémique pour qui Matière et Forme sont inséparables, un Système formant un tout sans avoir une Forme/Structure/Organisation d’un côté et de la Matière de l’autre...

b) Démarche de pseudo-science non scientifique
C’est à dire une démarche, tout comme l’astrologie par exemple, qui veut se draper des oripeaux de la science sans en être du tout :
  - revendication répétée d’être scientifique, mais une chose fausse ne devient pas vraie parce que martelée encore et encore,
  - recours à la pseudo logique qu’est la Dialectique comme vu en (IV-5),
  - recours à des pseudo formules mathématiques telles que M-A-M’-A’ où A’=A+A, ou bien M’-A’=(M+m)-(A+a) dans « Le Capital » avec des exemples numériques repris des dizaines de fois, toujours selon le système de la répétition.
Tout cela ne fait pas une théorie scientifique, voir K. Popper (III-2-8), ainsi on ne voit pas comment le Marxisme peut se prêter à des tests, des expérimentations, afin d’être éventuellement réfuté le cas échéant : il est irréfutable comme l’est l’astrologie. D’ailleurs, l’histoire qui a suivi, a démontré mainte fois l’échec du Marxisme, sans que cela affecte ses fidèles dans leur foi, à la manière d’une religion...

c) Recours à un réductionnisme outrancier comme « l’ouvrier moyen », en faisant également la moyenne des machines de production (ignorant ainsi leurs diversités, leurs modernisations et les augmentations de productivité en découlant) et la moyenne des marchandisent produites afin de gommer leurs différences, leurs complexités, avec des machines plus ou moins automatisées et des marchandises (ou des services !) très variés. Il prends donc en considération une entreprise type moyenne simplifiée, caricaturale typiquement cartésienne. C’est en quelque sorte une entreprise rêvée ayant 1 machine, 1 ouvrier et 1 marchandise produite avec 1 valeur et 1 prix… et 1 capitaliste bien entendu. Cela lui permet « d’éjecter » de son analyse toute la diversité et la complexité des actions et interactions individuelles, des innovations, de la diversités des modes de productions, des marchandises ou services produits et des compétences très variées requises. Ainsi dans son modèle cartésien ultra simplifié, les ouvriers, techniciens, ingénieurs, managers, gestionnaires, commerciaux etc. d’une entreprise sont réduits à être des robots moyens uniformisés tout juste capable de faire un travail simple. C’est l’hypostase de « l’Ouvrier » noté « T », du « Capital » noté « C », de la « Marchandise »  notée « M » dans ses « équations » pseudo mathématiques : « on donne des majuscules à des mots vides de signification » comme le disait Simone Weil en 1937 [WEIL, Simone, Œuvres, Ed. Quarto Gallimard, p 473]. C’est la négation des êtres humains avec tous leurs talents et diversités comme l’explique Marx lui-même : « Pour bien comprendre comment la valeur d'échange est déterminée par le temps de travail, il importe de ne pas perdre de vue les idées essentielles suivantes. La réduction du travail à du travail simple, pour ainsi dire dénué de qualité ; (…). Pour mesurer les valeurs d'échange des marchandises au temps de travail qu'elles contiennent, il faut que les différents travaux eux-mêmes soient réduits à un travail non différencié, uniforme, simple, bref à un travail qui soit qualitativement le même et ne se différencie donc que quantitativement. Cette réduction apparaît comme une abstraction, mais c'est une abstraction qui s'accomplit journellement dans le procès de production social. (...) En fait, le travail, qui est ainsi mesuré par le temps, n'apparaît pas comme le travail d'individus différents, mais les différents individus qui travaillent apparaissent bien plutôt comme de simples organes du travail. Autrement dit, le travail, tel qu'il se présente dans les valeurs d'échange, pourrait être qualifié de travail humain général. Cette abstraction du travail humain général existe dans le travail moyen que peut accomplir tout individu moyen d'une société donnée, c'est une dépense productive déterminée de muscle, de nerf, de cerveau, etc., humains. C'est du travail simple, auquel peut être dressé tout individu moyen, et qu'il lui faut accomplir sous une forme ou sous une autre. » [Marx, « Contribution... », Chap 1, p 19]. En passant, on note ici que subrepticement Marx mélange à nouveau « valeur d’échange » et « valeur d’usage » : il affirme que c’est la « valeur d’échange » (et non plus seulement la « valeur d’usage ») qui est « déterminée par le temps de travail » de l’ouvrier moyen ! Par ailleurs, on aura bien compris que Marx considère les divers salariés d’une entreprise comme de « simples organes de travail » tout juste capables de faire « du travail simple auquel peut être dressé tout individu moyen »... car cette réduction des salariés au niveau de « simples organes de travail » d’ouvriers moyens est nécessaire à sa théorie. De ce « modèle » il en tirera des centaines de pages d’analyses de tous ordres, de grandes généralisations notamment sur le destin historiciste lyrique de la Classe ouvrière. On est vraiment loin de la phronésis / prudence d’Aristote et J.B. Vico concernant les conclusions à tirer des modèles -surtout poussé à ce degré de simplification- , et également loin de la « carte n’est pas le territoire » de A. Korzybski : le modèle ultra simplifié de Marx est pris comme réalité alors qu’il ne corresponds aucunement au monde réel.

d) Théories / modèles irréfutables et donc non-scientifiques, voir (III-2-8)
Comme on l’a vu en (b), le Marxisme est intrinsèquement irréfutable, il ne peut pas être testé, soumis à une expérimentation, à l’instar de l’astrologie par exemple. De plus il y a toujours une réponse ad-hoc pour toutes remarques et critiques, tout comme l’astrologie encore. Par exemple, face à la faillite, au totalitarisme et aux exactions de tous les régimes Marxistes, on aura l’explication ad-hoc « ce n’était pas vraiment du communisme » mettant définitivement le Marxisme à l’abri de toute réfutation. Pour mieux se protéger, la technique de Marx consistant à user de moyennes et de simplifications sur tous les sujets est un outils commode pour annuler ou nier (dialectiquement ?) toutes les remarques déstabilisatrices qu’il connaît bien de la part de ses contradicteurs. Ainsi, comme vu ci-dessus, si certaines machines à tisser sont mues désormais par la vapeur et réduisent pas deux le temps de travail des ouvriers, cela ne change rien puisque l’on va considérer une machine moyenne. Si un ouvrier est paresseux et met dix fois plus de temps à produire la même marchandise, celle-ci (si on applique sa théorie) vaudra  dix fois plus, mais, en fait, on ne prends que le temps moyen de « travail simple » des ouvriers « simples organes », idem sur toutes les marchandises même si elles sont radicalement différentes. Enfin, en dernier ressort, ses détracteurs, pour faire bonne mesure, sont régulièrement qualifiés de bourgeois, de libéraux, dénigrés et insultés, mais sans aucune argumentation, ainsi : « Note 10. A cette troisième loi, Mac Culloch, entre autres, a ajouté cet additif inepte que la survaleur peut s'élever sans chute de la valeur de la force de travail si l 'on supprime certains impôts que le capitaliste devait payer auparavant. (...) L'exception de Mac Culloch prouve donc simplement qu'il n'a rien compris à la règle, malheur qui lui arrive souvent, quand il vulgarise Ricardo, aussi souvent qu'à J.B. Say, quand il vulgarisait Adam Smith. » [Marx, « Le Capital » T1, p 584].

e) Méconnaissance des boucles rétroactives des équilibres dynamiques ponctués (homéostasie) de la Systémique :
       • Avec sa théorie de la valeur, Marx ignore la moitié des circuits du système économique. Pour lui il n’y a qu’à produire une marchandise, qui a automatiquement comme valeur la « valeur d’usage » égale au coût du salaire de l’ouvrier, nécessairement égale à la « valeur d’échange », impérativement égale au prix de mise en vente (sinon le capitaliste est un voleur en plus d’un exploiteur comme vu plus haut en (IV-6-4) . A partir de là, cette marchandise trouvera son client à ce prix là tout aussi automatiquement ! Tout le côté consommateurs et consommation est totalement ignoré, les « lois » de l’offre et de la demande n’existent pas, pas besoin de commerciaux ou de vendeurs et encore moins de marketing opérationnel ni d’associations de consommateurs. On comprend alors pourquoi les industries communistes ont toujours été en retard technique, non innovantes, produisant trop ou trop peu des marchandises ne répondant pas aux besoins de la population, avec des Trabants au lieu des voitures fiables, variées et confortables des pays « capitalistes »…
       • De plus, avec sa théorie de la surproduction permanente s’amplifiant fatalement comme vu en (IV-8-3), il ignore l’adaptation en équilibre dynamique ponctuée (l’homéostasie) des acteurs, l’éco-auto-ré-organisation, systémique. Pour lui, il n’y aura jamais aucun rééquilibrage Systémique possible de cette surproduction par un développement de la demande par exemple.
      • De même, il affirme que le maintien des salaires des ouvriers juste au niveau de la survie génère un surplus permanent de main-d’œuvre, d’ouvrier sans travail ce qui renforce les salaires au niveau de survie. Or, il faut tenir compte des effets de rebouclages systémiques. Les employeurs ont donc à leur disposition une masse d’ouvriers à bas coûts dans un monde où seul compte le fait de produire, puisque les marchandises produites trouvent automatiquement acquéreur au prix de la « valeur d’usage » de Marx, valeur indépendante de l’offre et de la demande. Ils n’ont donc aucune raison de ne pas embaucher massivement cette masse d’ouvriers pas chers et disponibles immédiatement pour augmenter leur production et leurs profits, jusqu’à la réduction à zéro du chômage. Cette disparition du chômage, selon la « loi » de l’offre et de la demande (typiquement Systémique) qu’ignore Marx, va alors créer des tensions sur les salaires, les capitalistes entrants en compétition entre eux pour débaucher avec de meilleurs salaires les meilleurs ouvriers chez leurs concurrents… Et donc le revenu des ouvriers va augmenter et leur niveau de vie avec, phénomène effectivement observé au cours de l’histoire. Mais encore faut-il imaginer des ouvriers autres que « l’ouvrier moyen », « simples organes de travail » tout juste capable de faire « du travail simple auquel peut être dressé tout individu moyen » ! C’est ce que remarque K. Popper : « Or, Marx n’indique pas pour quelle raison la main-d’œuvre disponible continuerait à dépasser la demande. Car, si l’exploitation des travailleurs procure un si grand profit, pourquoi les capitalistes ne cherchent-ils pas à employer un nombre toujours plus grand d’ouvriers ? La concurrence entre employeurs ferait alors monter les salaires et l’exploitation se réduirait et disparaîtrait. » [POPPER, Karl, « La Société Ouverte… » T2, p 117].
     • Enfin, même chose avec la baisse tendancielle du taux de profit des capitaliste soutenue par Marx. «  Le capital d’un industriel se divise en deux parts : l’une qui sert aux investissements (en terrain, outillages, matières premières, etc.), et l’autre au paiement des salaires. Marx appelle la première « capital constant », la seconde « capital variable ». Ces termes me paraissant un peu imprécis, je les remplacerai par « capital immobilisé » et « capital-salaires ». Selon Marx, le capitaliste ne peut tirer profit que de l’exploitation des ouvriers, c’est à dire de l’emploi du « capital-salaires », le « capital immobilisé » étant, en quelque sorte, un poids mort que la concurrence et la tendance générale à l’augmentation de la production l’obligent à croître sans cesse. Son importance par rapport au « capital-salaires » grandissant, le taux de profit du capital total doit nécessairement diminuer. » [POPPER, Karl, « La Société Ouverte… » T2, p 122]. Or, dans le monde réel, le « capital immobilisé » est productif, comme le montre les usines modernes sans ouvriers et peuplées de robots. Ce « capital immobilisé » est de plus en plus productif d’ailleurs grâce aux innovations, à la recherche et au progrès techniques, (eux-même issus d’une autre boucle de rétroaction positive systémique, les innovations appelant les innovations)... totalement ignoré par Marx. Ici également, après avoir ignoré la moitié du système économique avec le marché, la demande, voilà qu’il ignore maintenant la productivité du sous-système constitué par le « capital immobilisé » !

f) Non prise en compte des facteurs de risques pris par les capitalistes et de la sélection naturelle qui en découle sur les entreprises : Comme on la vu en (III-2-6) avec Darwin, la sélection naturelle est un concept inhérent à la Systémique. Or Marx grâce on sa « valeur d’usage » = « valeur d’échange » = prix = « nombre d’heure de travail d’un ouvrier moyen » aboutissant à des produits ayant une valeur prédéterminées, et trouvant acheteurs automatiquement à cette valeur, tous facteurs de risques pris par le capitaliste sont purement et simplement niés. En somme avec Marx, le capitaliste est un profiteur jouant et gagnant à coup sûr sur le dos des ouvriers. Toutes les idées, l’argent investit (peut-être bien en pure perte), les innovations, les concurrents, le travail pour trouver de nouveaux débouchés et les risques de ruines pris par l’entrepreneur sont ignorés. Ainsi il est facile à Marx de transformer l’entrepreneur et ses investisseurs en capitalistes profiteurs surexploitant sans risques ni justification les ouvriers… pourtant jugés par Marx lui-même comme n’étant que de « simples organes du travail » !

g) Le Marxisme est un oxymore qui se veut une science et une philosophie : 
 
A titre d’exemple Staline écrit en 1938 : « Marx et Engels n’ont en effet emprunté au matérialisme de Feuerbach que son « noyau central » ; ils l’ont développé en une théorie philosophique scientifique du matérialisme, et ils en ont rejeté toutes les superpositions idéalistes, éthiques et religieuses. » [STALINE, J.V., Matérialisme dialectique et Matérialisme historique, p 2, 1938]. C’est une contradiction, chose ironique alors même que la dialectique se veut théorie des contradictions et des oppositions avec la « négation de la négation » … En effet, une théorie donnée ne peut être à la fois science et philosophie, il n'y a donc pas de "théorie philosophique scientifique". Comme montré par K. Popper en (III-2-8), une théorie pour être scientifique doit être réfutable, c’est à dire que l’on doit pouvoir la soumettre à des tests, des expérimentations, pour tenter de la réfuter, critère qui n’est pas demandé ni à une théorie philosophique, ni à une religion. 
Le plus surprenant dans cette affirmation de la scientificité du Marxisme, avec une science matérialiste supposée atteindre avec certitude la Vérité, c’est qu’ils accusent de fidéisme ceux qui ne croient pas à l’atteinte de cette Vérité. Ainsi dans le passage déjà cité en (III-2-8) de Lénine repris en 1938 par Staline : « « Le fidéisme contemporain ne répudie nullement la science ; il n'en répudie que les "prétentions excessives", à savoir la prétention de découvrir la vérité objective. S'il existe une vérité objective (comme le pensent les matérialistes), si les sciences de la nature, reflétant le monde extérieur dans l'"expérience" humaine, sont seules capables de nous donner la vérité objective, tout fidéisme doit être absolument rejeté. » (Matérialisme et empiriocriticisme, t. XIII, p.102.). Or précisément ceux qui soutiennent atteindre la Vérité, par un moyen ou un autre, ce sont les religions (et donc les fidéistes), les idéologies ET en particulier les Marxistes ! Preuve s’il en est que le Marxiste est non-scientifique et ne relève que d’un acte de foi… fidéiste.


IV-6-6) Pour terminer, quelques citations du « Manifeste du Parti Communiste » :

a) P 55 : « L’abolition de la famille ! Même les plus radicaux s’indignent de cet infâme dessein des communistes. 
Sur quelle base repose la famille bourgeoise d’à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude, n’existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique. La famille bourgeoise s’évanouit naturellement avec l’évanouissement de son corollaire, et l’une et l’autre disparaissent avec la disparition du capital. ».
Note : Et les enfants seront embrigadés aux jeunesses communistes, et priés de dénoncer leurs parents le cas échéant… Tout comme cela était le cas chez les Nazis.
b) p 56 : « Mais la bourgeoisie tout entière de s’écrier en chœur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes ! (…) Les communistes n’ont pas besoin d’introduire la communauté des femmes ; elle a presque toujours existé. (…) Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d’une communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. ».
Note : La communauté des femmes (réduites à l’état d’objets) est prévue, mais pas celle des hommes...

Misère de la philosophie qui annonce les totalitarismes à venir...

SUITE du blog : IV-7) Comparaison entre Aristote, Leibniz, Structuralisme, Matérialisme Dialectique, Systémique plus Platon, Descartes et Hayek

Benjamin de Mesnard

vendredi 31 octobre 2008

II) Présentation détaillée de la Systémique (8/8)

II-5-5) Conséquences des propriétés des systèmes : Niveaux du réel et articulation de ces niveaux :

a) Structuration en niveaux du réel :

La conséquence principale des trois propriétés citées est de permettre d’expliquer la structuration en niveaux du réel et l’articulation de ces niveaux. Chaque niveau, s’appuie donc sur le niveau inférieur. Il supporte et a besoin (au sens de Gödel) du niveau supérieur pour « s’expliquer » au plan de sa finalité, intentionnalité ou téléonomie selon le débat. A nouveau cependant (méfions-nous des simplifications trop cartésiennes !), la plupart des systèmes ne présentent pas des niveaux stratifiés clairement en couches successives, mais plutôt des enchevêtrements d’inter-relations complexes entre sous-systèmes…
Le réel est ainsi plus complexe encore qu'une gigantesque poupée russe, fait d’une succession d’un nombre inconnu de niveaux de « réalités ». « Réalités » est mis ici intentionnellement entre guillemets car c’est bien de cela qu’il s’agit. Car lorsque vient l’étude de ces niveaux de réalités par les sciences, on assiste bien entre deux niveaux trop distants à l’établissement par les scientifiques qui les étudient de lois complètements différentes et indépendantes. Un exemple : les lois de la physique d’Einstein par rapport aux lois du « monde » de la finance. Il s’agit bien de niveaux authentiques de réalités -bien réels-, mais tellement distants, qu’ils n’ont plus rien à voir entre eux et sont (presque) totalement indépendants.
On observe le même phénomène entre Théorie de la Relativité et Théorie Quantique, ces deux théories sont en opposition car opérant à deux niveaux séparés du réel. Pour les réunir, il faudrait avoir recours à l’étude d’un système formel de niveau supérieur (voir ci-dessus), plus englobant, plus fort (au sens strict de Gödel).

Leibniz a construit un modèle à deux mondes, deux niveaux :
1° niveau : le premier niveau est constitué des « replis » de la matière vue comme « composé à l’infini », complexe, dirait-on de nos jours.,
2° niveau : le second est constitué des « replis » de l’âme, vue comme « simple ».

K. Boulding a imaginé 8 niveaux découpés dans le réel :
1° niveau : objets élémentaires de la physique (atomes, …),
2° niveau : structures dynamiques naturelles ou artificielles, domaine de la mécanique,
3° niveau : systèmes artificiels, domaine de la cybernétique,
4° niveau : la cellule vivante, domaine de la biologie,
5° niveau : la plante,
6° niveau : l’animal,
7° niveau : l’homme,
8° niveau : la « socio-culture ».

Mais K. Popper en a imaginé trois :
1° niveau : les objets physiques, matériels,.............................) similaires aux deux mondes
2° niveau : les expériences subjectives ou états mentaux......) de Leibniz donnés ci-dessus
3° niveau : les productions de l’esprit humain vraies ou fausses à la différence du monde des Idées de Platon.

De même L. von Bertalanffy : « (…) on peut en gros trouver trois domaines ou niveaux principaux dans l’observation du monde : la nature inanimée, les systèmes vivants et l’univers symbolique, chacun ayant ses lois immanentes caractéristiques. [Robots, Men and Minds, New York, Braziller, 1967, p 30].
 
L’ISO a normalisé 7 couches dans le domaine des réseaux informatiques :
1° couche : physique, codage électrique ou optique au niveau du bit d’information.
2° couche : couche trame, des trames de bits sont constituées en transmission entre deux points.
3° couche : paquets, ces trames contiennent des paquets d’informations que l’on peut commuter de commutateurs en commutateurs pour les acheminer, en assurant leur routage, entre deux utilisateurs sur le réseau.
4° couche : transport, cette couche assure le transport de bout en bout des échanges entre les deux utilisateurs du réseau d’une manière transparente, indépendante des routes utilisées par la couche paquet.
5° couche : session, une session de communication identifiable en tant que telle est crée entre ces deux utilisateurs, ce qui permet de faire des points de reprise de session en cas d’interruption de celle-ci.
6° couche : présentation, cette couche assure la présentation –sur un écran par exemple- des informations dans un format directement compréhensible par l’application.
7° couche : application, on arrive enfin à l’application informatique elle-même ou encore à l’utilisateur final derrière son poste de travail.

La Systémique a défini un modèle archétype de l’articulation d’un système en neuf niveaux :
1er niveau : le phénomène est identifiable
2ème niveau : le phénomène est actif : il « fait »
3ème niveau : le phénomène est régulé
4ème niveau : le phénomène s'informe sur son propre comportement
5ème niveau : le système décide de son comportement
6ème niveau : le système mémorise
7ème niveau : le système coordonne ses décisions d'action
8ème niveau : le système imagine et conçoit de nouvelles décisions possibles
9ème niveau : le système se finalise.
A noter : à partir du 5° niveau on passe de l’appellation « phénomène » à celle de « système », les niveau inférieur ne méritant pas en effet la dénomination de système au sens propre du terme de la systémique.
Tous ces découpages pouvant se discuter et critiquer à loisir, mais chacun se rejoignant sur l’idée d’un réel ordonné et hiérarchique. Ces découpages sont à prendre avec précautions, comme ils doivent l’être, c’est à dire comme des outils de pensée, des modèles, avec leurs limites et leurs dangers d’enfermements caricaturaux. En effet la nature -comme on vient de le voir- présentant souvent des niveaux en réseaux, voir multi-hiérarchiques et enchevêtrés.

b) Effets de bords et effets pervers :

L’une des conséquences des propriétés des systèmes s’exprime sous le nom d’effets de bord ou encore d’effets pervers. Un système artificiel, dès lors qu’il s’imbrique dans un système de niveau supérieur -à côté d’autres systèmes du même niveau – ou lorsqu’il est mis en réseau, peut influencer d’une manière imprévue les autres systèmes. Ces influences peuvent être qualifiées de simples effets de bord lorsqu’ils sont jugés gérables et prévisibles. Ils peuvent être qualifiés d’effets pervers, lorsqu’ils sont imprévus, agissant sur un périmètre mal contrôlé, ou encore issus d’une boucle rétroactive inattendue. En effet, surtout pour les systèmes artificiels de grande taille, il est important de prévoir ces effets de bord. Ces effets de bords sont à l’origine de la complexité de toutes les tâches ou activités d’intégration au sens large du terme. Ainsi des sous-systèmes fonctionnant parfaitement séparément, peuvent aboutir à un système aux comportements aberrants, incompréhensibles, une fois les sous-systèmes intégrés. De même un système naturel qui semble simple à appréhender lorsqu’il est étudié en pièces, éléments ou sous-systèmes séparés, acquiert un comportement incompréhensible, voir mystérieux à l’état naturel, c’est à dire intégré. Par exemple, c’est le cas d’un cerveau, chaque neurone étant (semble-t-il!) compréhensible, mais personne ne parvenant à véritablement comprendre le fonctionnement du cerveau complet à l’état vivant.

c) Destruction créatrice versus Création destructrice

La Destruction créatrice chère à J. Schumpeter [SCHUMPETER, Joseph, 1942], ou « Vivre de mort, mourir de vie » (Héraclite cité par E. Morin dans La Méthode I) :
Une autre conséquence importante des propriétés d’un système est que celui-ci ne peut souvent se maintenir en équilibre dynamique qu’au prix d’une construction ou production permanente de briques, éléments, ou sous-systèmes nouveaux pour compenser le vieillissement de ceux existants. Cela paraît relativement évident lorsque l’on observe n’importe quel être vivant. Mais le plus étonnant, et qui a été (re)découvert après Héraclite récemment, est que les systèmes ont aussi souvent besoin d’auto détruire des briques, éléments ou des sous-systèmes internes pour maintenir leurs équilibres dynamiques. Cette destruction, bien que paradoxale, est nécessaire à la survie soit en vue d’éliminer un sous-système peu ou plus adapté à l’environnement ou aux besoins du système, soit pour éliminer plus rapidement un sous-système en cours de vieillissement mais non encore mort par lui-même. Il enfin possible de voir un sous-système se faire éliminer après avoir servit à construire un ou plusieurs autres sous-systèmes, comme un échafaudage ou une machine-outil peuvent être enlevés après avoir soutenu la construction d’un bâtiment ou servi à la fabrication d’une automobile. Cette destruction/ construction est un exemple typique d’approche dialogique nécessaire en systémique, différente des approches dialectiques, et inconnue des approches cartésiennes, nous y reviendrons.

d) Référentiel relatif

Une dernière conséquence des propriétés des systèmes et de faire appel à ce que l’on pourrait appeler d’une manière générale un référentiel relatif. En effet, tous ces aspects multi-niveaux emboîtés hiérarchisés ou non, d’émergences, d’équifinalité, d’Eco-Auto-Re-Organisation des systèmes loin de l’équilibre, de dynamique, de variété, d'ergodicité, ou enfin de modèles jetables (réfutables !) découpés plus ou moins pertinemment dans le réel montre combien nous nous trouvons alors dans un référentiel très relatif et pour le moins instable.
Comme on le verra plus loin, il nous faut donc abandonner –ô combien cela est déchirant !- beaucoup de constructions :
· le référentiel absolu cher à Platon (Idées Immuables) ;
· Descartes (la Tabula rasa et son « je pense » en point fixe) ;
· A. Comte (Sciences dures références absolues se passant de la métaphysique) ;
· les religions ou idéologies millénaristes que sont les différents monothéismes ou Marx avec un paradis terrestre en finalité certaine de l’Histoire (on y reviendra) ;
· et la rassurante dialectique idéaliste ou matérialiste binaire prétendant que l’opposition binaire de deux absolus (thèse/antithèse) nous permet de faire le tour complet d’une question/système ;
Et bien d’autres, si confortables et rassurantes. Il nous faut alors aborder les incertaines constructions sur pilotis s’enfonçant dans les sables mouvants de K. Popper mais aussi de Kant, ou encore la connaissance de la connaissance d’E. Morin.
Attention cependant, il ne faut pas pour autant classer la Systémique et -le Constructivisme épistémologique- dans la catégorie des épistémologies relativistes. Si la Systémique a intégré le fait que l'on doit travailler sur des référentiels instables, « jetables », ou temporaires, elle n'est pas pour autant ce que l'on appelle relativiste en opposition à l'absolutisme. Nous reviendrons sur cette question au chapitre V.

e) Information limitée versus raison limitée ou rationalisme limité (« bounded rationality »)

C’est dans l'idée de la Variété requise d’un système de pilotage qu’apparaît le concept de « raison limitée », « rationalité limitée » ou encore « d’horizon de connaissance ».
Sous cette terminologie se confondent souvent deux choses différentes :
  • l’information limitée sur laquelle s’exerce une rationalité efficace qui correspond au phénomène d’horizon de connaissance : c'est la rationalité limitée exogène : c’est l’impossibilité d’avoir connaissance de toutes les informations venant de l’environnement, de l’extérieur. Voire même d’avoir des informations fausses ou de croire en des choses erronées. Cela a été étudié en théorie des jeux, en particulier par :
    - J. Nash dans son mémoire : « Non-cooperative games. » (The Annals of Mathematics, 1951, 54(2):286–96).Avec sa théorie des équilibres en théorie des jeux.
  • - Oskar Morgenstern avec un exemple tiré de Conan Doyle où Sherlock Holmes croyant que Moriarty l’a vu sur le quai du train à la gare de Londres se demande s’il doit descendre au seul arrêt intermédiera de Canterbury ou bien aller jusqu’au terminus de Douvre pour lui échapper. Il ne cesse de changer d’avis car s’il décide de descendre à Canterbury pour tromper Moriarty, il se dit que celui-ci va s’en douter et y descendre aussi. Donc, il va descendre plutôt à Douvre mais craint Morairty ne fasse ce même raisonnement, etc. jusqu’à la régression à l’infini.
    - J. Von Neumann qui est le plus cité comme père de la Théorie des Jeux. Il a travaillé avec O. Morgenstern pour sortir ensemble le livre de référence : « Theory of Games and Economic Behavior » en 1944.
    Certains acteurs au cours d’un jeu mettant en relation plusieurs acteurs, pourront poursuivre une stratégie en fonction des informations limitées en leur possession, de ce qu’ils perçoivent des décisions supposées des autres joueurs. Les décisions prises par chaque joueur leurs sembleront donc bonne, croyant optimiser efficacement et rationnellement leur espérance de gain, en fonction de ce qu'ils savent (je sais que tu sais peut-être que je sais peut-être...). C’est ainsi par exemple que Sherlock Holmes sachant que Moriarty est intelligent, va finalement décider de tirer au sort entre les deux gares pour mieux empêcher celui-ci de mener ses supputations efficacement et avoir au minimum 50 % de chance d’échapper à Moriarty. Un observateur externe omniscient, ayant la possibilité de voir tous les joueurs simultanément et ayant une parfaite connaissance globale de leurs jeux respectifs, comprendra que ces joueurs ne prennent pas les bonnes décisions et vont à leur perte. Le problème bien entendu est que les scientifiques étudiant ainsi ces joueurs ne sont pas ce « Dieu » externe pouvant tout voir. C’est par exemple le problème des économistes qui, même après coup, presque un siècle après la crise de 1929, ne parviennent pas à avoir la totalité des informations en main sur les décisions prises par les nombreux acteurs de l’époque. Ils ne parviennent donc pas être d’accord entre eux et échafaudent alors des théories différentes voire opposées. Cela rejoins la thèse de K. Popper et F. Hayek, sur le Constructivisme social des dirigeants politiques qui prennent quantité de décisions sans avoir la moindre idée – en réalité – de leurs conséquences, et de ce qui va en découler. O. Morgenstern avait d’ailleurs échangé avec eux via le défunt Cercle de Vienne et il a apporté cette approche très épistémologique concernant les limitations des sources d’informations externes aux acteurs et le bien fondé de leurs décisions. On est ici devant un excellent exemple de ce que l’on entends par « Complexité » en Systémique
  • la rationalité limitée (intrinsèquement) étudiée par H.A. Simon dans « Sciences des systèmes. Sciences de l’artificiel », et « A Behavioral Model of Rational Choice » (1955) où la raison de l’individu est insuffisante et commet des erreurs : c'est la rationalité limitée endogène.
    En effet, encore faut-il que les joueurs soient un tant soit peu rationnels pour prendre donc en compte l’habilité, la rationalité ou l’intelligence des autres joueurs. Et pire encore, cela suppose également que chaque joueur puisse estimer correctement le degré de rationalité de chacun des autres..Cette limitation est liée au fait que la Variété requise d’un centre de pilotage quelconque d’un sous-système au sein d’un système plus vaste, est inférieure à la valeur nécessaire (requise) pour parvenir à dominer ce sous-système piloté. En clair le pilote doit être plus « fort » au sens de Gödel que le piloté. H.A. Simon parle de rationalité cognitive limitée, en bref, le système de pilotage n'a pas les capacités de traitements computationnelles, en clair il n'est pas assez intelligent, raide, et efficace, pour pouvoir comprendre toutes les informations qui lui remontent et prendre les bonnes décisions dans les temps impartis.
Cette situation est très courante dans les grandes entreprises où un manager ne disposant pas des informations globales concernant la situation et la stratégie de son entreprise, sera réduit à utiliser celles disponibles, visibles, accessibles dans son horizon (exogène), et prendra des décisions qui lui sembleront optimales et rationnelles... sans avoir pour autant les compétences ou les connaissances pour comprendre ce qu'il faut faire (endogène) . Celles-ci pourront certes sembler bonnes à son niveau, voire correctes à court terme. Par exemple, ce manager donnera la priorité aux tâches demandant le moins de ressources, les plus rapides à exécuter à son niveau. Malencontreusement, ces tâches faites en priorité pourront ne pas correspondre à celles réellement prioritaires vues du pilote du système englobant, le patron de l’entreprise dans notre exemple. Le résultat final, si de nombreux managers sont dans le même cas, pourra aboutir à une entreprise, un système, en ébullition, désordonné, incapable de suivre une stratégie stable, de poursuivre un but identifiable, anarchique, et sera condamné à mort assez rapidement. Il va s'en dire que cela s'applique d'autant plus aux décideurs politiques à l'échelle d'un pays, à l'échelle d'un gouvernement ou d'élus locaux de collectivités locales un peu importantes. L'économie de nos pays étant devenue de plus en plus complexe, ces élus sont clairement dans un contexte de rationalité limitée.
Enfin, cette raison limitée ne s’applique pas qu’à des managers ou à des êtres humains. On peut retrouver par exemple la même limitation dans les phénomènes de rejet en médecine, lors de greffes. Le (sous-)système immunitaire d’un patient ayant eu une greffe va entrer en action en fonction des informations locales limitées disponibles, « interpréter » celles-ci comme une attaque microbienne externe qu’il faut éliminer, déclenchant le rejet du greffon, alors que le patient lui-même (ici le système global) souhaiterait naturellement voir réussir la greffe.
Remarque : il est facile de parier que la croyance en la possibilité d'un système de pilotage plus « fort » au sens de Gödel que le système piloté nous embarquerait immédiatement dans une régression à l'infini. C'est le célèbre adage : « s'il faut un État pour corriger les supposés excès des marchés (et qui va le décider et sur quelles bases ?) , qui alors va corriger les excès des États (guerres, lois scélérates, racismes d’États, camps de la mort, déficits, dettes,... ) ??  C'est pourquoi le chercheur, le citoyen, le politicien doivent considérer que de toutes manières, les systèmes de pilotage (ex : pilote d'avion, conducteur de véhicule, gouvernement, administration, dirigeant de toute entreprise) sont condamnés à être en situation de rationalité limitée  : c'est Aristote et Machiavel contre Platon et Rousseau, on y reviendra.

SUITE du Blog : Théories alliées à la systémique (1)
Benjamin de Mesnard

samedi 13 septembre 2008

II) Présentation détaillée de la Systémique (3/8)

II-3-4) Complexité :

Le concept cartésien de “simple” à déjà été explicité, et doit être opposé au concept systémique de complexité (voir II-1). Un objet complexe sera constitué d’un nombre quelconque d’éléments éventuellement eux-mêmes complexes (récursivité), divers et en étroite interdépendance par le jeu d’un riche ensemble d’interactions ou boucles de rétroactions non linéaires, on retrouve la définition même d’un système. H.A. Simon dans un article paru dans le bulletin de « The Philosophy of Science Association » en 1976 résume ainsi en sept points le concept de complexité :
« 1. Les systèmes qui ont beaucoup de composants peuvent être considérés comme complexes en comparaison des systèmes qui en ont peu. Ainsi la cardinalité d'un ensemble peut être prise comme une mesure de sa complexité.
2. Les systèmes dans lesquels il y a beaucoup d’interdépendances entre les composants sont généralement considérés comme plus complexes que les systèmes avec moins d'interdépendance entre les composants.
3. Les systèmes dont le comportement est considéré comme « indécidables » peuvent être considérés comme complexes comparés à ceux dont le comportement est tenu pour déterminable ;
4. La complexité des systèmes peut être mesurée par leur contenu d'information, au sens de Shannon-Wiener. Par ce critère, les systèmes ayant beaucoup de composants identiques sont moins complexes que les systèmes de taille comparable dont les composants sont tous différents.
On peut parler de façon générale non seulement de la complexité des systèmes mais aussi plus spécifiquement de la complexité des théories ou des domaines de problème ou des problématiques.
5. En relation étroite avec la notion de complexité informationnelle, on trouve l'idée de mesure de la complexité des théories par le nombre de leurs paramètres, ou par le nombre de symboles nécessaires pour les caractériser.
6. Il y a aujourd'hui un intérêt très marqué parmi les mathématiciens et les informaticiens pour la complexité : évaluée par le nombre maximum ou le nombre attendu de pas de calculs élémentaires nécessaires pour résoudre les problèmes d’une classe donnée.
7. Les mesures de la difficulté d'un problème peuvent être regardées, au moins dans certaines circonstances comme une classe particulière des mesures de la complexité computationnelle
La complexité peut résider dans la structure d'un système, mais elle peut aussi se trouver dans l'œil d'un observateur de ce système. Même quand un système est par nature simple - c'est-à-dire descriptible, en principe, en termes simples - un observateur peut ne pas réussir à découvrir cette description simple, et peut n'être capable de caractériser le système que d'une façon très compliquée. De plus, la simplicité ou la complexité d'une description dépendra des éléments qui seront choisis comme primitives. La description d'un programme d'ordinateur dans un langage de haut niveau comme ALGOL sera généralement plus courte que la description de ce même programme en langage machine.
La relativité de la complexité par rapport à l'ensemble de ces primitives est particulièrement évidente dans les cas de complexité informationnelle et computationnelle, mais elle s'applique aussi à la cardinalité qui dépend de ce qui est pris comme unité élémentaire».

Fin de la citation.
Pour finir, la complexité est relative :
a) au couple observateur - chose (système) observé. Ainsi une automobile apparaîtra comme plus simple –en apparence !- à appréhender pour un utilisateur commun que pour ingénieur en mécanique d’un constructeur automobile. Cette relativité dépendant de l’observateur explique pourquoi J.L. Le Moigne insiste sur le point que la modélisation se fait d’après le point de vue du modélisateur et non d’après le réel.
b) au niveau « de zoom » employé. La voiture sera plus simple à appréhender si elle considérée globalement comme «engin permettant de se déplacer d’un point A à un point B ». Par contre, si on rentre dans ses différents sous-systèmes où «on ouvre le capot » : bloc moteur, système de freinage, ergonomie du conducteur, etc… et leurs interactions (zoom) la complexité interne de l’automobile apparaît. Ce dernier aspect pose le problème de l’approche cartésienne où il n’est pas démontré que la découpe de l’objet étudié en plusieurs éléments (en fait sous-systèmes) simplifie les choses. Au contraire, on observe comme indiqué ici le phénomène inverse car c’est alors que l’on rencontre toute la complexité des inter-relations entre les différents sous-systèmes, d’une part, et d’autre part que l’on prend des risques sur le choix de ces découpages arbitraires. Cette prise de risque est consciente chez la Systémique, mais sous estimée, voire ignorée chez Descartes.

II-3-5) Récursivité :

Contrairement au cartésianisme qui n’utilise que la notion d’itération (répétition simple d’une opération un nombre limité de fois), la Systémique utilise aussi la récursivité. Pour les non informaticiens, une bonne image de la récursivité peut être donnée par les poupées russes. Une poupée contient une autre poupée contenant à son tour une autre poupée qui contient...etc., ou encore les tables gigognes ou les fractals. De même un système peut être composé de sous-systèmes en inter-relations, eux-mêmes composés de sous-systèmes pouvant “ s’emboîter ” ainsi un certain nombre de fois.
Cette notion est importante car elle est la composante même de la complexité d’un système. L’esprit humain ayant souvent des difficultés à accepter cette succession de niveaux d’emboîtements - niveaux du réel - dont l’arrêt, la fin, n’est pas évident à celui qui étudie les premiers niveaux à sa portée.
L’invention de « l’essence » aristotélicienne répond peut-être au besoin de stopper à un niveau donné cette spirale des niveaux descendants -ou ascendants- du réel, spirale donnant quelque fois l’impression que “l’explication” se dérobe sans cesse au chercheur. L’image la plus connue de cette fuite de l’explication finale est donnée par Molière par la fameuse vertu dormitive. Dans cette pièce du Malade Imaginaire, notre héros demande à son médecin pourquoi son médicament fait dormir. Le médecin lui répond alors sur le ton de la docte évidence que « cela vient de sa vertu dormitive bien sûr ». Mais l ‘explication de l’existence de cellules humaines, puis de récepteurs à la surface de ces cellules, puis d’une molécule particulière se trouvant dans le somnifère et venant se coller au récepteur est-elle tellement « plus explicative » ? On retrouve ici directement la problématique des niveaux du réel. Le médecin de Molière s’arrête au premier niveau en considérant que cela est à l’évidence largement suffisant pour son travail et les besoins de ses malades, ce qui n’est en fait pas si stupide si cela lui suffit à guérir. Les biochimistes modernes auront eux besoin, et considérerons ce besoin comme évident, d’aller beaucoup plus loin et plus bas dans les niveaux de réalité afin de mieux comprendre avec une plus grande finesse les détails des mécanismes impliqués.
K. Popper a exprimé ce que représentait le soi-disant déterminisme de la science. Il disait à ce propos : « La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s'édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pieux sont enfoncés dans le marécage, mais pas jusqu'à la rencontre de quelque base naturelle ou « données » et, lorsque nous cessons d'essayer de les enfoncer davantage, ce n'est pas parce que nous avons atteint un terrain ferme. Nous nous arrêtons, tout simplement, parce que nous sommes convaincus qu'ils sont assez solides pour supporter l'édifice, … du moins provisoirement » [POPPER, Karl, 1984, p 111].
Son idée cachait le plus grand défi de la science : l'illusion du savoir.

II-3-6) Le facteur Temps :

Le facteur « temps » est ignoré par le cartésianisme et le positivisme. C’est au contraire un concept central de la Systémique. Rien ne se fait sans prendre un certain temps. Ainsi le fait qu’une action sur un système puisse avoir un effet contraire à celui escompté par un cartésien tiens souvent à l’ignorance du temps de réaction du système. A l’image d’un paquebot qui met plus d’une vingtaine de minutes à réagir sur un coup de barre du gouvernail, il peut alors être tentant, face à l’absence de réaction du bateau dans les minutes qui suivent d’accentuer encore le coup de barre. Cela fera encore plus virer le navire… mais 20 minutes après le 2° coup de barre. Voyant le bateau prendre alors un virage beaucoup trop fort, le pilote cartésien mettra un violent coup de barre opposé pour tenter de corriger la trajectoire, faisant partir le bateau dans une série de zigzags toujours plus accentués. C’est toute la question des phénomènes de boucles d’actions / rétro-actions avec effet retard d’un système. De même la cybernétique a découvert un phénomène que les prédateurs (loups, félins, etc.) et les chasseurs connaissent bien : pour atteindre une cible en mouvement rapide, un avion ennemi par exemple, il faut tirer en avant de la cible, d’autant plus en avant que la cible se meut rapidement. Ce type d’erreur se retrouve dans plusieurs domaines, notamment en politique où les citoyens s’attendent à des résultats immédiat après une mesure gouvernementale sans comprendre que l’économie est un système ayant une hystérésis, un temps de réponse pouvant s’étendre sur plusieurs années. Cette erreur se retrouve chez la majorité des économistes – les « néoclassiques » - où on ne considère que des équations traitant des équilibres statiques (Walras) accessoirement dans un environnement de concurrence dite parfaite. L’ensemble des actions considérées sur une économie sont alors vues comme ayant un effet immédiat : pas de stocks intermédiaires, d’effet de percolation, de propagation au sein de l’économie, etc. On se retrouve alors avec des paradoxes qui ne viennent que de la non prise en compte du facteur temps : « Mises a résolu, le premier, le problème, apparemment insoluble, du raisonnement circulaire au sujet de l’application de la théorie de l’utilité marginale à la monnaie. En effet, le prix ou pouvoir d’achat de la monnaie est déterminé par son offre et sa demande ; la demande de monnaie est faite par les hommes, qui ne se basent pas sur l’utilité directe que procure la monnaie, mais la font précisément en fonction de son pouvoir d’achat. Mises a résolu, justement, ce raisonnement apparemment circulaire avec son théorème régressif de la monnaie (Mises, 1995 : 491-500). Selon ce théorème, la demande de monnaie est déterminée non pas par le pouvoir d’achat d’aujourd’hui (ce qui entraînerait le raisonnement circulaire), mais par la connaissance qu’a l’acteur grâce à son expérience du pouvoir d’achat que la monnaie a eu hier. Le pouvoir d’achat d’hier est, à son tour, déterminé par une demande d’argent qui s’est faite sur la base de la connaissance que l’on avait de son pouvoir d’achat d’avant-hier. Et ainsi de suite, » [ HUERTA DE SOTO, Jésus, « L’École Autrichienne, Marché et Créativité Entrepreneuriale », Institut Charles Coquelin, 2007, p 88].